L’AFRIQUE EN SLIP (Images de l’Afrique post-coloniale)

Le 1er janvier 2001, Alexandre Poussin et son épouse Sonia commencèrent leur long périple à travers l’Afrique. Ils avaient en effet décidé de traverser – à pied – tout le continent, du Sud au Nord, en partant du Cap de Bonne-Espérance, en Afrique du Sud. Pendant trois ans, sur plus de 14 000 kilomètres, seuls, sans sponsor ni logistique, ils ont traversé tous les pays de l’Afrique de l’Est, jusqu’en Égypte – “dans les pas de l’Homme” – avant de terminer leur voyage au lac de Tibériade, là où, selon les géographes, se termine la grande fracture du Rift africain. Le récit de leurs aventures a été publié sous le titre Africa Trek, en deux volumes, et a connu un important succès de librairie, avec plus de 130 000 exemplaires vendus.

Alexandre et Sonia Poussin ont été accueillis, nourris et hébergés quasi quotidiennement par de bonnes âmes, de toutes races, de toutes cultures, de toutes religions. Ils en sont sortis amoureux de l’Afrique. Mais leur livre, Africa Trek, montre aussi crûment certaines réalités que l’on ne voit jamais dans les documentaires qui passent à la télévision et qui ne sont jamais évoquées  par les militants “tiers-mondistes”, toujours prompts à accuser les autres des malheurs du continent.

Nous avons donc décidé de recopier certains passages éloquents de ce livre (les titres de chapitres sont de nous), afin que chacun puisse se faire une idée de ce que peut être l’Afrique, observée de près ; loin, donc, très loin du discours venimeux des intellectuels cosmopolites.

Hervé RYSSEN

La nouvelle Afrique du Sud antiraciste

Afrique du Sud, au 63ème jour de marche. Alexandre et Sonia sont prévenus par un fermier : “Vous entrez dans des régions où il n’y a ni justice, ni police. Tout peut arriver. Il y a quelques années, trois types ont tué mon cousin d’une balle dans la tête sous mes yeux. On venait de les surprendre en train de violer sa fiancée… Beaucoup de fermes isolées se font attaquer : nous sommes des proies faciles. Depuis, j’ai toujours sur moi un petit Beretta.”

Ce fermier n’a pourtant rien d’un militant radical : “Nous avons été les premiers à crier de joie quand Vervoed a été assassiné au Parlement par un Grec [l’idéologue et inspirateur de l’apartheid, le régime de séparation des Noirs et des Blancs qui a eu cours jusqu’en 1992]… Vous imaginiez en Europe que nous étions tous racistes ? Même si nous l’avions voulu, nous n’aurions pas pu l’être. Quand nous étions injustes et que nous nous comportions mal avec nos gens, nous nous réveillions avec la moitié de notre cheptel décapité… Pendant l’apartheid, nous nous occupions de nos employés, nous leur procurions des habits, nous les emmenions chez le médecin, nous nous occupions de leurs écoles, nous les logions, chaque année, nous les emmenions au bord de la mer. C’était très paternaliste, mais tout le monde était content. Pas de criminalité ou de problème de violence et de racisme, tout le monde vivait heureux sur la ferme. Aujourd’hui, ils n’ont plus rien… Est-ce que vous voudriez aller vous entasser dans ces horribles cases alignées hors des villes, ces nouveaux ghettos que le gouvernement leur construit sans leur donner le moindre espoir de travail ?… Quant à moi, je ne peux pas quitter cette ferme. Dès que je m’en vais, il y a un drame : on est cambriolé par les ouvriers des voisins, ils s’entretuent. La semaine dernière, nous sommes partis un vendredi soir pour un mariage à Grahamstown, et au retour, une de mes ouvrières avait défoncé le crâne de son mari avec une brique. C’est pas de l’idéologie, ça, c’est du réel ! Et qui a fait cinq heures de route pour le conduire à l’hôpital de Port Elizabeth ? Qui a payé l’opération ? Qu’est-ce que je vais raconter à mon assureur ? Qu’il est tombé du tracteur ? Si je ne fais pas ça, ils vont tous témoigner et dire que c’est moi qui ai donné le coup de brique. Qui va-t-on croire ?  Depuis, mon gars est en arrêt de travail, mais sa femme est quand même venue chercher son salaire. Je vous le dis, nous marchons sur des œufs ici, et qu’on ne vienne pas nous dire que nous sommes racistes, ce sont des grands mots des gens de la ville. Moi, j’ai été élevé avec ces gens, nourri au sein de ma nounou, j’ai appris le xhosa avant l’anglais, je fais davantage partie de leur famille que de celle des donneurs de leçons qui se gargarise d’antiracisme mais qui sont verts quand leur fille épouse un Noir.”

Une bonne récolte

Dans la ferme suivante, vingt kilomètres plus loin, Alexandre et Sonia entendent ce discours, de la part d’un fermier lui aussi anti-apartheid :

“Je vais vous raconter une histoire qui m’est arrivée l’année dernière : depuis la fin de l’apartheid, nous avons eu le droit d’aller à nouveau dans les bantoustans, notamment dans le Transkei, même si c’est extrêmement dangereux. C’est une terre agricole très riche, qui était très prospère avant d’avoir été attribuée aux Xhosas. Et pourtant, rien n’en sort aujourd’hui. Il y a deux ans, notre syndicat de fermiers y est retourné bénévolement afin de proposer des conseils et des techniques aux fermiers locaux. Nous avons été reçus comme des sauveurs, ils n’avaient jamais vu le moindre représentant du ministère de l’Agriculture ! Nous avons mis ensemble un projet au point : nous leur avons donné gratuitement de l’engrais pour un an ; nous avons ensemencé en leur apprenant comment procéder et on s’est entendus sur le fait qu’en cas de bons résultats, l’année suivante, ils nous achèteraient de l’engrais avec une petite partie du fruit de leur récolte. Tout s’est bien passé ; est arrivé le temps des moissons, la récolte a été mirifique. Nous avons fêté ça comme ils savent si bien le faire ! Je vous montrerai des photos. L’année d’après, nous avons attendu, attendu : la commande d’engrais ne venait pas… Inquiets, nous sommes allés les voir. (Je vous rappelle qu’il n’y a pas de téléphones là-bas, chaque fois il fallait six heures de voiture en convoi !) Et nous leur avons demandé ce qui n’allait pas, s’ils n’étaient pas contents. Savez-vous ce qu’ils nous ont répondu ? “Oh si ! très contents ! Mais la récolte était si importante qu’on n’a pas tout écoulé, il nous en reste pour cette année, pas besoin de planter !” Vous voyez que ça va prendre du temps ! Cela nous a coûté cher, cette petite histoire, mais bon, nous ne regrettons rien.”

Des barreaux aux fenêtres, c’est mieux

Le 25 mars 2001, après le 1405ème kilomètre. “En arrivant à Flaukraal, un carrefour perdu au-delà de Jamestown, un policier armé nous arrête : “Quel diable vous amène dans les parages, Vous ne savez pas que des commandos mènent une battue dans toute la région ? Un jeune couple de fermiers vient d’être massacré après les pires tortures. Accrochés aux toilettes, les yeux arrachés à la petite cuiller, du sang jusqu’au plafond, et je vous épargne les détails. Vous êtes passés devant chez eux à Olivierskloof !”

Je me souviens du panneau. Nous avions failli aller demander de l’eau car la maison était visible de la piste ?… Voyant qu’il nous a secoués, Wilhelm Waagenaar, presque désolé, nous invite chez lui… “Regardez mes statistiques : avant 1994, une moyenne de soixante crimes par an sur mon seul district, depuis, regardez la courbe ! De quatre-vingt-dix à cent quarante-sept.” En rentrant, il embrasse sa femme et son nouveau-né, et va aussitôt tirer les rideaux. Comme toutes les maisons du pays, ils ont dû récemment équiper les fenêtres de barreaux. Tout en verrouillant les issues, il explique : “Je ne peux même pas quitter mon arme de service. On se cache derrière les rideaux car ils nous tirent la nuit comme des lapins à travers les vitres. C’est encore arrivé la semaine dernière près de Jamestown à une vieille femme isolée. Regardez comme on est obligé de se barricader !… Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais depuis 1991, notre pays a connu mille cinq cents attaques de fermes qui se sont soldées par mille huit cents morts, et ça s’intensifie ! Depuis 1998, neuf cent vingt-sept fermiers [blancs] ont été massacrés : et ils ne font pas de quartier, tout le monde y passe, les femmes, les enfants, les ouvriers agricoles… Ça vous en bouche un coin, hein ? On ne vous raconte pas ça dans les journaux, en Europe. Ça ferait désordre dans cette nouvelle Afrique du Sud où tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil !… L’image de la Rainbow Nation en pâtirait ! Et que neuf cent vingt-sept victimes, c’est toujours beaucoup moins que les crimes des Noirs entre eux.”

Discrimination anti-Blancs

108ème jour de marche. Un autre fermier blanc, Wynne, les accueille : “Beaucoup de jeunes diplômés ne trouvent plus aussi facilement de travail car les places sont attribuées d’office à des Noirs qui n’ont pas eu la chance de faire autant d’études, ou bien certains cadres supérieurs ont du mal à vivre le fait d’être rétrogradés et remplacés par un bénéficiaire de l’Affirmative Action moins compétent. Dans d’autres cas, les sociétés doivent avoir des quotas de Noirs et de Coloreds, ce qui conduit à des licenciements… Pour ne pas perturber leurs organigrammes ou sécuriser des postes, beaucoup de boîtes préfèrent payer le salaire du Noir en question, mais lui demandent de partir en vacances permanentes.” En tout cas, “je n’ai jamais vu un investisseur noir racheter une terre pour y mettre des fermiers noirs dessus. Il y a plein de beaux messieurs maintenant dans les villes, avec de belles maisons et des voitures qu’on ne pourra jamais s’offrir, mais pas un pour acheter une ferme”, alors “qu’il y a trente-cinq fermes à vendre dans le district.”

Attaché tout nu à un radiateur

4 juin 2001, 155e jour de marche, 2472ème kilomètre. Le sport national, apprend-on, est le vol de voiture à main armé. Plus d’une centaine de morts par jour.

“Parfois, l’hospitalité des fermiers est très éprouvante. Et l’on songe qu’on préférerait planter la tente tranquillement dans la forêt, loin des carnages et des réalités… Sa maison perdue en plein bois est claquemurées derrière de hauts grillages. Dans le jardin, deux boerebulls, sorte de mâtins de Naples mâtinés de mastiffs, sont à cran.

– Je ne me fais pas d’illusions sur leur utilité. Ils sont juste-là pour se faire tuer avant nous, le temps qu’on sorte les fusils du coffre.

Sur le palier, un petit homme tremblant, les doigts jaunis de nicotine, nous accueille.

– C’est mon beau-frère, Gerd Klaasen. Ne lui en veuillez-pas, il a perdu un peu la tête. Il y a six mois, il est resté deux jours attaché tout nu à un radiateur avec un pistolet sur la tempe !

– Welcome ! Welcome !…

Gerd coupe court à mes divagations.

– Ce n’était pas une vengeance : c’était de la pure barbarie. J’ai payé pour un crime que je n’ai pas commis. Pendant l’apartheid, je tenais la seule boucherie de Volksrust dans laquelle il n’y avait qu’une seule caisse et une seule file d’attente (une loi stipulait que les Blancs et les Noirs ne pouvaient pas être servis au même comptoir). Je perdais beaucoup de clients blancs à cause de ça. Mais moi, c’était mes principes : sous la peau, la viande est rouge chez tout le monde. Là, ils ne voulaient pas simplement me voler, ils savaient que j’avais ma caisse. Ils m’ont torturé gratuitement. Introduit des choses là où je pense, battu, uriné dessus. En partant, le type m’a dit : “Je ne te tue pas pour que tu vives avec ce souvenir.” Quand j’ai entendu ma voiture s’en aller, c’était la plus belle musique de ma vie ! Depuis, j’ai ces pneus qui crissent en permanence dans ma tête. Le pire, c’est que je lui ai pardonné. Je le plains de vivre avec autant de haine.”

Koos Oosthuizen explique à son tour : “C’est comme ce qui est arrivé au vieux Scheepert… En 1999, ce vieil ami s’est fait massacrer avec sa femme dans sa ferme. Le contremaître a dit les avoir entendus crier toute la nuit comme des cochons. Il était tellement pétrifié qu’il n’a pas bougé ! Le lendemain, il a découvert le carnage. Les vieux étaient écorchés vifs, Petra violée par les cinq ordures, les ongles arrachés, et j’en passe… Une vieille dame de soixante-dix ans ! C’est pas monstrueux ?… Elle est belle, la nouvelle Afrique du Sud !”

Hauts barbelés électrifiés

11 juin : “Nous profitons de notre présence à Johannesbourg pour nous aventurer dans les ghettos noirs qui entourent la ville. L’ancien cœur financier tout hérissé de gratte-ciel a été totalement déserté par les Blancs. L’espace semble avoir été investi par tous les déshérités d’Afrique. Une forte immigration nigériane et mozambicaine en a fait, la nuit, une zone de non-droit qui contribue à la mauvaise réputation du pays. Toute la richesse, les sièges d’entreprises, les bourgeois, les centre commerciaux et de loisirs, l’économie, tout s’est déplacé vers le nord à Sandton. Là, tout est flambant neuf, aseptisé, et tout le monde se protège derrière de hauts barbelés électrifiés… La frustration des Noirs est à la hauteur de leur désillusion. En conquérant le centre d’affaires, ils ne s’appropriaient pas les richesses, ils les faisaient fuir… La nuit, le cœur de Joburg résonne de coups de feu, symphonie de crissements de pneus et de bris de vitrine.”

Joies africaines

18 juillet 2001, parc national Kruger : “Nous rencontrons Bruce Lawson, trapu, dégarni, le sourire d’acier du petit filou sympathique.” Il a lui aussi traversé l’Afrique, en 1997, “en partant avec deux amis du Cap de Bonne-Espérance pour rejoindre le Caire, à pied, sans assistance.” Il nous montre son diaporama. “Trop chargés, affaiblis par huit crises de malaria, à court de ressources, aux prises avec un refus des autorités éthiopiennes de les laisser sortir du pays, ils renoncèrent à la frontière soudanaise, après avoir marché près de dix mille kilomètres. Sur leur liste noire : une cheville fracturée au Zimbabwe, un nez cassé par un coup de poing au Mozambique, des marches forcées de nuit au Malawi pour échapper au harcèlement de la population et à la chaleur, un mois d’inondation à patauger en Tanzanie, une course poursuite à la mitraillette dans un désert kenyan au cours de laquelle ils perdirent l’intégralité de leur matériel, de constants jets de pierres de la part des gamins éthiopiens, et le coup de crosse fatal d’un militaire qui déchira l’oreille de Bruce et mit un terme à l’expédition… Au fil des diapos se dessine une Afrique pauvre et pouilleuse, plate et chaude, dangereuse et hostile, insalubre et ennuyeuse.”

La gabegie arc-en-ciel

“Plus rien de ce qui est géré par le gouvernement ne fonctionne : poste, télécommunications, transports, hôpitaux, police, justice. Seule l’éducation n’est pas en faillite totale… La situation s’est considérablement dégradée depuis 1994… Dans la communication, les lignes téléphoniques en cuivre sont systématiquement arrachées pour être revendues par les pauvres de ghettos. Le réseau est foutu ! C’est pour cela que notre pays a connu la plus forte croissance au monde des téléphones mobiles et que nous sommes en pointe dans ce domaine. Dans les transports, les Noirs s’entassent dans des tombeaux roulants et se livrent à des guerres de gangs, les Blancs et les nantis ne se déplacent plus qu’en compagnies privées. Plus de lignes d’autobus régulières, plus de trains de passagers. Les hôpitaux sont des mouroirs démunis de tout, les cliniques privées se multiplient. 65 % de leurs clients sont d’ailleurs des Noirs. Pour rien au monde ils n’iraient se faire soigner dans des hôpitaux gouvernementaux. La police est défaillante, notre secteur d’activité le plus florissant est celui des groupes de surveillance et des milices de sécurité, sans parler des mafias et des gangs qui font la loi dans les ghettos. Idem pour la justice : les gens commencent à se faire justice eux-mêmes. Il n’y a jamais eu autant de lynchages, de vengeances et de crimes racistes, mais ils sont Noir contre un Noir ou Noir contre un Blanc, alors ça n’intéresse personne.”

La nouvelle police antiraciste

Dans le parc national sud-africain, ils sont accueillis pas Brian Jones : “Vous marchez comme deux idéalistes. C’est mignon, certes. Mais un jeune couple de touristes néerlandais s’est fait égorger la semaine dernière à cinq kilomètres d’ici. Ils ont d’abord violé la fille devant le type, juste pour le plaisir. Jamais je ne laisserais faire à ma fille ce que vous faîtes ! Soyez toujours prêt au pire. Moi-même, je suis un rescapé. Il y a trois ans, une bande est descendue de Bushbuck Ridge pour nous piller en plein jour. Sans sommations ils m’ont perforé de trois balles à travers le torse… Me croyant mort, ils s’en sont pris à ma femme en la traînant par les cheveux jusqu’au coffre. Elle l’a ouvert, il n’y avait que des armes à l’intérieur. Ils commençaient à s’en prendre à ma fille quand un des salauds a découvert que je n’étais plus là. Dans un semi-coma, je m’étais traîné chez le voisin. Pendant ce temps-là, mes travailleurs noirs ont rappliqué et cerné la maison avec des haches, des faux, des pioches. Mon contremaître s’est pris une balle dans la cuisse. Les autres menaçaient de faire sauter la cervelle de ma femme et de ma fille. Au même moment, je m’évertuais en pissant le sang à appeler la police de chez le voisin : ils me raccrochaient au nez dès que je parlais d’attaque. Il a fallu que je les menace, j’étais en plein cauchemar. Au bout de deux heures, mes ouvriers ont compris qu’il fallait qu’ils laissent partir les tueurs. Les flics sont arrivés six heures après les faits ! Depuis, je suis en procès car la justice, suite à la loi sur la “disparition” des armes référencées, me réclame une fortune parce que je me suis fait voler mes fusils. Je vous le dis, on vit dans un pays submergé par un déluge de crimes et de mort !”

Attention, cimetière dangereux

Mardi 14 août. “À Duiwelskloof, juste avant de remonter sur l’escarpement du haut veld, c’est un corbillard qui s’arrête à notre hauteur.” Son chauffeur se nomme Joey Schambriel : “Pour les Blancs, je ne fais plus d’enterrements. Ils veulent tous être incinérés.

– Pourquoi ? interroge Sonia. Les cimetières sont profanés ?

– Pas du tous !  Les morts ne risquent rien. C’est plutôt parce que les cimetières sont devenus trop dangereux pour les vivants. One ne compte plus les viols et les meurtres perpétrés sur les tombes que les victimes étaient venues visiter. Alors mes clients préfèrent les urnes protégées dans les funérariums… On ne vous raconte pas ça en France.”

Paint it white

“Vous avez vu le week-end dernier, cette image qui a fait le tour du monde ; cette petite Sud-Africaine victime d’un affreux crime raciste et vexatoire : peinte en blanc parce qu’elle avait volé, à Louis Trichardt, dans une épicerie tenue par des Blancs. “Humiliée, avilie, parce qu’elle avait faim”, a dit le journaliste de CNN. Ce qu’il a oublié de préciser, c’est que la tenancière blanche n’était pas là, que ce sont ses employés noirs qui l’ont fait, que la petite était récidiviste, et que c’est une tradition venda de peindre les voleurs de pigment blanc afin que tout le monde le sache et qu’ils ne recommencent pas !… En revanche, j’ai inhumé sept fermiers assassinés cette année.”

Zimbabwe : des léopards en pagaille

Sur la protection de la nature et des animaux, maintenant. Voici Pierre et Rosette Émeric, les deux seuls Français du Zimbabwe. “Pierre est une sorte de Raimu colonial, en plus jovial. Il vient de la République centrafricaine mais a été invité à s’installer ici par le pouvoir pour relancer une réserve de chasse. Il bénéficie de la protection diplomatique française.

– Je me suis fait envahir trois fois, et chaque fois, l’armée est venue déloger les war vets. Ces gens-là ne désirent pas la terre, ils veulent mon gibier et surtout foutre dehors les Blancs. Quand je suis arrivé il y a cinq ans, il n’y avait plus un seul animal sur mes soixante-dix mille hectares, le précédent propriétaire les avait tout abattus pour rembourser ses dettes. Eh bien, figurez-vous qu’en cinq ans, sans rien faire, sans réintroduire une seule bête, j’ai plus de mille élands, mille koudous, six cents girafes et des léopards en pagaille. J’ai seulement creusé dix-sept puits profonds et installé des pompes pour créer des points d’eau. Les animaux sont venus par osmose, pour combler le vide laissé et pour fuir les massacres alentour. Ici, ils se sentent en sécurité. Nous ne prélevons que les trophées. Cette année, je n’ai eu pour l’instant que cinq clients. Ils n’ont tiré qu’une douzaine de têtes. Si j’étais envahi, tous mes animaux disparaîtraient en six mois.

Avant de nous coucher, Rosette nous glisse une dernière recommandation :

– N’ouvrez pas votre porte fenêtre, n’allez pas non plus admirez la lune dans le jardin car la nuit, nous lâchons trois guépards autour de la maison.”

Un écosystème ravagé

”Au petit déjeuner, Pierre nous apporte un album de photos.

– Je suis en train de constituer un dossier sur le braconnage pour plusieurs instances internationales. Mes voisins ont presque tout perdu… Tenez, là, un zèbre dont ils n’ont pris qu’un cuissot arrière car ils ne pouvaient pas emporter le reste… Ici une girafe dont ils n’ont pris que la queue : sûrement une commande de sorcier. Des élands, des koudous : là, ils prennent tout, ils ne laissent que la tête… Et là, ce gros lapin dépiauté est un léopard, ils gardent la fourrure et ne touchent pas à la viande. Le carnage et les écorchés défilent sous nos yeux.

– Le pire, c’est peut-être les feux. Ils ravagent un écosystème à très lente régénération. Les animaux ne pourront plus jamais revenir si la brousse est détruite. Les envahisseurs mettent systématiquement le feu pour déprécier les propriétés et pour rabattre le gibier dans leur filet. De toute façon, le Zanu-PF leur a demandé de défricher, et c’est plus facile de foutre le feu que de prendre une hache ! Ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’ils ne pourront jamais planter quoi que ce soit ici. Avant les années 1960 et les premières réserves de chasse, c’était un désert. Il n’y avait personne ici, aucune tribu. Le pouvoir leur raconte et leur promet n’importe quoi.”

Moi je vous le dis, ils ne planteront rien

Quelques jours plus tard : “Wilhelm et Carina Kloppers nous accueillent. L’ambiance n’est pourtant pas à la fête. Ils ont récemment abattu tout leur cheptel pour en tirer quelque argent, car le millier d’envahisseurs (deux cent cinquante familles) ont introduit sur leurs terres des centaines de vaches volées. Alors les Kloppers ont décidé de tout arrêter, de faire le dos rond et d’attendre que la tempête passe. Ils sont victimes d’intimidations. De menaces directes. Carina, au bord des larmes, réussit difficilement à desserrer les mâchoires :

– Les envahisseurs se relaient pour venir danser et chanter toute la nuit sous nos fenêtres dans le jardin. Ils gesticulent avec des piques, des casse-tête, des haches et des lances, ils veulent nous faire craquer.

Wilhelm reprend :

– On essaie bien de leur parler. On leur donne ce qu’ils demandent : un tracteur, du fourrage pour leurs vaches, des graines de maïs à planter, une nouvelle pompe, car ils ont cassé la mienne qui fonctionnait sur une parcelle qu’ils ont envahie.

Dialogue de sourds, car les envahisseurs ne veulent que le départ des Kloppers. Pourtant, à force de patience et de négociation, Wilhelm a fini par s’entendre avec un des chefs pour l’achat d’une nouvelle pompe.

– On s’est réuni en grande palabre. Je leur ai dit que s’ils m’apportaient cent cinq mille ZWD soit quatre cent cinquante euros, j’irais leur acheter la pompe et je la leur installerais. Trois mois passent. Je les relance souvent. Ils me disent que l’argent arrive. Deux mois plus tard, ils sont parvenus à réunir la somme. Mais avec l’inflation que connaît le pays, la pompe est passée à deux cent cinquante mille ZWD. Je reviens, dépité, et là, ils m’accusent de trahison, menacent de foutre le feu à ma maison, de tuer mes enfants. Il a fallu que je paie la différence. Soit ! Je veux bien faire ça pour avoir la paix. J’installe la pompe. Tout le monde est content, la situation s’apaise. Trois semaines plus tard, ils viennent m’accuser de sabotage : la pompe est cassée. Je vais voir ; malgré mes recommandations, ils ont oublié de remettre de l’huile dans le carter. Le préposé à l’huile a été égorgé la nuit suivante. Depuis cette histoire, ils m’emmerdent moins. Ils sont trop occupés à brûler et défricher mes forêts. Ils attendent la saison des pluies et les graines que leur promet le gouvernement. Ils peuvent toujours attendre : le principal producteur de semences du pays a été envahi l’année dernière et il n’arrive plus à produire. Quant à mes envahisseurs, ils hésitent entre coton et maïs, c’est-à-dire entre cash et nourriture : affreux dilemme ! Moi je vous le dis, ils ne planteront rien. Ces terres ne sont viables qu’avec de très gros investissements et une très faible densité de population. Je suis désolé pour eux. On leur a menti, promis la lune pour se débarrasser d’eux. Ils ne pourront jamais survivre ici.”

Ces gens, assis à ne rien faire

6 octobre 2001, chutes Victoria. “Kevin est très bel homme, raffiné, distingué, l’œil bleu cerclé de petites lunettes d’intellectuel, le verbe posé, le mot juste. Plus le profil d’un banquier que d’un agriculteur.

– Au début, ils venaient faire le toy toy (danse de guerre) toute la nuit sous nos fenêtres avec des fourches et des lances, menaçaient nos enfants, coupaient nos arbres exotiques. Pas pour le bois ; ils savent qu’on adore les arbres, ils voulaient nous faire craquer. Je leur ai juste montré ma bonne volonté, et depuis, ils me laissent tranquille. Ils m’ont demandé de labourer leurs parcelles. Je l’ai fait ! Ça occupe mes travailleurs qui se tournent les pouces toute la journée, et ça fait rouler mes tracteurs. Le gazole que ça me coûte m’offre la paix.

– Mais qui sont ces envahisseurs ? demande Sonia. Combien sont-ils ?

– Mes six cents hectares ont été divisés en soixante-huit lots de luxe pour des proches du pouvoir. Pas un seul fermier pauvre ayant besoin de terres parmi eux ! Que des fonctionnaires d’Harare, des militaires, des policiers… On ne les voit jamais… Mais venez-donc ! Je vais vous faire la tournée des propriétaires !”

Ils partent en voiture à travers les champs, s’arrête à la hauteur de chaque case. “Tout est labouré, rien n’est planté.”

– Ça me fait de la peine de voir ces gens assis à ne rien faire. Dans trois semaines, les champs qu’ils m’ont demandé de labourer vont être recouverts d’un mètre de mauvaises herbes. Ils n’ont ni désherbants, ni semences, ni engrais. Le pouvoir leur a tout promis mais se moque de la terre : il veut juste nous chasser.

– Mais comment faites-vous pour vivre si vous ne pouvez plus planter ?

– Cela fait deux ans que je suis empêché de produire, j’ai dû abattre tout mon cheptel bovin, je produisais une des meilleures viandes du pays… mais tout ça, c’est fini. Je me suis reconverti dans mon métier premier : j’achète et je revends du tabac. Il faut bien vivre. Et n’oubliez pas que j’aie deux cents travailleurs que je paie toujours et qui n’ont pourtant pas le droit de travailler pour moi… Ils habitent ici avec leurs familles, soit près d’un millier de personnes. Je me sens responsable d’eux. J’achète du maïs à la tonne pour les nourrir. Si je ne le fais pas, ils crèveront de faim. Si je pars, les envahisseurs les chasseront, ils perdront tout.”

Un hôpital tout neuf

Mozambique, 20 novembre 2001, à Tete, sur le fleuve Zambeze. “Bernard Trouvé, le médecin du poste nous accueille… L’assistanat a tout pourri en Afrique. Ça fait cinquante ans que c’est du bon business, l’humanitaire ! Mais ça ne profite qu’aux gouvernements et aux associations. On vient de finir ici avec des fonds européens – je ne vous dirai pas combien –  la construction d’un superbe hôpital avec deux blocs opératoires, une salle de réanimation ultra moderne, deux salles d’accouchement, un laboratoire et des chambres.  Vous voyez un peu le topo, ici, en plein désert. Eh bien, quand le ministre mozambicain de la santé est venu pour l’inauguration – et ça n’a pas été facile de le traîner jusqu’ici – la seule chose qu’il a trouvé à dire, c’est : “On n’ouvrira que lorsque vous aurez changé la couleur, c’est pas le Brésil, ici !” Et prends ça dans la gueule ! Pour rendre l’hôpital plus gai, on avait eu le malheur de le peindre en jaune, vert et bleu ciel… En fait, c’est sans doute qu’ils n’ont pas de personnel qualifié pour le prendre en charge. Quel chirurgien mozambicain voudrait venir ici ? Ils préfèrent tous rester dans leurs cliniques privées à Maputo.”

Un cri dans la nuit

Malawi, 1er décembre 2001 ; 4655e kilomètre. ”La route est flambant neuve. Un goudron tout lisse et tout noir offert par l’Union européenne… Nous entrons sans encombre au Malawi.” Le soir, ils trouvent un abri chez James Mulli, ancien pompier ayant passé neuf mois en stage à Singapour. Nous dressons notre tente dans son salon, entre les canapés, assourdis par les hallebardes drues qui tambourinent au-dessus de nos têtes sur la tôle ondulée. Sa fille, adorable, nous apporte une platée de riz avec des œufs. Nous ne cessons de nous émerveiller de la spontanéité de ces accueils. Si naturels. Si simples. Si décomplexés. Et James qui nous remercie d’être venus chez lui. Inversion des rôles. La dignité incarnée. Sonia va faire sa toilette. J’entends bientôt un cri dans la nuit. Je me précipite : la petite salle de douche est tapissée de milliers de cafards géants. Une couche uniforme et luisante, des parois mouvantes et crissantes. Notre cher hôte n’a pas tout retenu de Singapour !”

Plus de dix partenaires différentes par semaine

Les jours suivants, ils rencontrent un Français, le docteur Philippe Gérard, qui les invite chez lui. “Il est blême parce qu’il travaille trop. Il est énervé parce qu’il a des ennuis avec des employés qui partent avec la caisse, des problèmes d’absentéisme, des animateurs anti-sida qui attrapent le sida. Tous les tracas qu’un esprit cartésien aux méthodes cartésiennes qui a une mission précise à effectuer, rencontre en Afrique… Il mène une action originale pour lutter contre la pandémie. Le soir, avec son épouse Susanna, ils nous dressent un tableau. Noir.

– Ici, comme partout en Afrique Australe, le sida est un fléau. La population est officiellement séropositive à 10 %, soit plus de un million de personnes. Et cela s’aggrave : 30 % des femmes enceintes sont touchées… Il faut savoir qu’ici, selon des rapports très officiels, mais impubliables, 70 % des femmes ont des rapports sexuels non désirés, quand il ne s’agit pas de viols, et 70 % des filles de moins de quinze ans ont été forcées. Elles sont cinq fois plus infectées par le virus que les garçons du même âge. J’ai bien dit cinq fois ! Je ne sais pas si vous voyez le topo ! À vingt ans, 70 % d’entre elles ont déjà deux enfants… Pour en revenir à une réalité qui contredit les benêts, il y a un cruel paradoxe : en Afrique, le sida progresse en même temps que le niveau d’éducation et l’aisance financière. C’est le phénomène du “Sugar Daddy” : avec un peu d’argent, l’employé de bureau, le professeur, le fonctionnaire ou même l’animateur anti-sida, peut s’offrir, moyennant quelques kwachas, les charmes de la jeune fille de son choix. Elles n’ont pas leur mot à dire… À court terme, c’est une déferlante d’orphelins qui va submerger tous les systèmes sociaux et paralyser le pays. Ces gamins-là ne seront pas élevés, se protégeront en bandes et seront les vecteurs exponentiels du sida et de l’anarchie.” Mais il n’y a pas que cela : “Tous les jours, des hommes m’avouent avoir plus de dix partenaires différentes par semaine… Vous voyez, on est dans le concret, là !”

Il y a aussi le fait que “la majorité des gens ne croient toujours pas à l’existence du sida, car leurs voisins ou leurs proches meurent chaque fois de symptômes différents : malaria, tuberculose, maladie de peau, angine… Ils ne veulent pas reconnaître que c’est à cause d’une relation sexuelle non protégée. La plupart du temps, les séropositifs se croient ensorcelés par un ennemi, vont voir un marabout et cherchent à se venger. Le marabout leur désigne une victime, moyennant finance, un rival ou un gêneur, de préférence, et c’est une réaction en chaîne de vendettas qui commence. Quand un type meurt du sida, un autre se fait presque toujours buter dans la foulée. Une croyance est aussi répandue : seule le viol d’une vierge peut lever le mauvais sort !”

C’est notre règle, on ne choisit pas

17 décembre, toujours le Malawi. “Notre matinée de reprise nous éprouve. Trop moite. Trop chaude. L’horizon est vert et le goudron mouillé rayonne de vapeur en volutes. La campagne est très riche, la terre est grasse et fertile, mais les gens sont pauvres et faméliques. Pourquoi ?… Il est beaucoup plus dur de survivre en Sibérie qu’ici. Tout reste à faire, puisque rien n’est fait, et pourtant, comme toujours, depuis presque un an et près de cinq mille kilomètres, nos hôtes restent bons et dignes, généreux et joyeux, disponibles et croyants, malgré leurs épreuves. Ce soir encore, nous sommes accueillis comme des rois vagabonds. La pluie devenant trop forte, nous avons couru vers une masure un peu à l’écart de la route. Peter Cabage nous a ouvert sa porte dans un costume étriqué, tout élimé. Sous Banda [le président précédent, ndle] il était traducteur. Chez lui, ça pue l’urine, la crasse, l’huile rance et la misère. Un coup d’œil à Sonia : c’est notre règle, on ne choisit pas. Ce soir, ce sera ici. Peter a tout perdu sauf son anglais impeccable. Joséphine, sa petite femme chenue, nous débarrasse de nos capes ruisselantes. Sonia étouffe un cri :

– Aaah ! Là ! Au plafond ! Et sur les poutres !

Au-dessus de nos têtes, entre les solives et à travers les murs, grouillent et couinent des dizaines de rats. Ils courent en tous sens, s’arrêtent en même temps et repartent aussitôt comme ces petites voitures de notre enfance sur leurs circuits électriques…

– Quand il pleut, ils grimpent là-haut !”

Un réseau ferré déglingué

Ils reprennent leur route. “Nous suivons une voie ferrée désaffectée. Tout le réseau ferroviaire au Malawi est déglingué. C’est à se demander si l’Afrique progresse vraiment. Il y a près de cent ans, des trains partaient d’ici avec leurs cargaisons de tabac, de bois, de coton et de caoutchouc, grimpaient le plateau pour rallier Blantyre, le dévalaient pour descendre au Mozambique, traversaient le Zambèze sur le pont de Mutarara et gagnaient le port de Beira. Depuis, les guerres et la corruption ont remplacé la paix et la prospérité.”

Se libérer de l’influence coloniale

“Stuart est né au Malawi. Il est l’un des rares Britanniques à être restés, l’un des très rares Blancs à posséder la nationalité malawienne. Sa femme Esther est chewa, grande, fine, au regard intelligent et doux, cerclé de petites lunettes : la distinction naturelle.” Stuart se lâche quand il parle du président Mugabe, qui vient se pavaner au sommet des pays d’Afrique de l’Est :

– Ce Mugabe est un clown triste. Que fait-il tous les matins en ouvrant l’œil ? Il regarde sa montre Blancpain, va dans sa salle de bain européenne, se regarde dans son miroir Baccarat, se rase avec un Wilkinson, se baigne dans une baignoire Crown avec du savon Imperial Leather, va sur des cabinets Royal Oak, se brosse les dents à l’Ultra-Brite, s’habille d’un costume Old England, se chausse de Church’s, prend un petit déjeuner continental avec du thé Lipton, des scones ou des muffins, lit le Times, le Herald Tribune et le Washington Post, monte dans sa Bentley, est reçu par un majordome en frac qui le salue en anglais, pas en shona : Good morning, Sir !, arrive au Parlement, l’ex-Colonial Office, meublé en style victorien, où de beaux juges en toges rouges et perruque blanche l’écoutent prononcer son discours : “Nous devons chasser tous les Européens, nous libérer de leur influence néocoloniale…”

L’esprit de mendicité

À côté de cela, le président du Malawi, Muluzi, “fait le tour de toutes ses femmes avec ses hélicos, qui volent deux par deux, comme ceux de la reine Élisabeth… Vous avez vu les titres des journaux ? “La crise économique et la famine annoncées sont voulues et provoquées par le retard des pays donateurs.”… L’incroyable concept de donor country, héritier du tiers-mondisme, est très ancré dans la politique africaine. L’esprit de mendicité et d’assistanat touche les plus hautes sphères de l’État.”

Alexandre et Sonia poursuivent leur chemin : “Tous les cents mètres, je dis bien tous les cents mètres, une horde bruyante de mouflets nous fond dessus : “Azungus ! Azungus ! Give me money ! Give me money !”

Le marché aux esclaves

Nkhotakota, 13 janvier 2002. “En 1870, Jumbé, chef local, vassal du sultan de Zanzibar, exportait depuis ce marché, sous cette arcade, dix mille esclaves par an. Il décimait la région avec les redoutables bandes armées des Rugas-Rugas et des troupes yaos. En tout, c’est cent mille esclaves par an qui embarquaient de ces plages de la côte ouest du lac, à bord de gros dwos, des embarcations zanzibarites sans quille à voile triangulaire, et qui débarquaient sur l’autre rive, plus au nord, côté tanzanien. De là, ils marchaient enchaînés en caravanes, à la merci des pillards, de la malaria, des troupes de lions. Ceux qui ne portaient pas d’ivoire étaient bâtés de troncs afin qu’ils ne s’enfuient pas. Trente mille d’entre eux mouraient en chemin, les traînards et les malades étaient impitoyablement abattus. Des hordes de hyènes suivaient ces cortèges funèbres pendant des centaines de kilomètres, attendant leur ration nocturne. Des missionnaires et explorateurs de l’époque relatent avoir suivis pendant des semaines entières ces pistes jonchés d’os blanchis. Mais le calvaire des survivants n’était pas fini. De Kilwa ou de Dar es-Salaam, ils rembarquaient pour un périlleux voyage vers Zanzibar dans des conditions innommables, gisant dans leurs excréments, parmi les cadavres, sans eau ni nourriture pour être vendus par le noble sultan aux pays du Moyen-Orient et en Inde. C’est étrange, mais ce côté-ci de la traite des esclaves est moins connu, moins recherché, moins documenté que celui de la côte ouest. Comme si le fait qu’elle était le crime des Arabes et des Orientaux, et non des planteurs de Louisiane et des cotonniers du Havre lui attribuait un exotisme tolérable.”

[Ajoutons que la quasi-totalité des marchands d’esclaves en Occident, depuis l’Antiquité, étaient des juifs. Toutes les références figurent dans notre livre sur la Mafia juive, 2008, ndle].

Les Chinois ont moins de scrupules

“Nous arrivons à Dwangwa, en plein cœur de milliers d’hectares de cannes à sucre. De la verdure à l’infini. Fertilité industrielle. Un choc ! La plantation est vertigineusement régulière, le paysage ouvert, là où, depuis des centaines de kilomètres, nous ne traversons que des petits lopins inégaux plantés à la main. Gez Bester nous fait visiter.

– Nous sommes la seule entreprise sérieuse du pays. Il y avait bien une grande riziculture menée par les Chinois, mais ils sont partis en 1996 car Muluzi voulait les racketter. Les Chinois ont moins de scrupules que nous, ils ont disparu en une semaine en laissant tout en plan. Muluzi avait aussitôt déclaré qu’il reprendrait la situation en main. Depuis, rien n’a été fait. Il n’y a plus de riz au Malawi. Tout est importé. C’est un immense gâchis. Le sol est riche, l’eau éternelle, la main d’œuvre disponible et volontaire. Quel pays peut proposer autant davantage. Moi je préfère travailler ici qu’en Afrique du Sud ou au Zimbabwe. La nature est bien plus généreuse.

– C’est compter sans les pluies torrentielles qui ravagent les cultures.

– Ces inondations chroniques sont dues à la déforestation sur l’escarpement. Les racines ne retiennent plus la terre, la terre ne retient plus l’eau.”

Tu te prends pour un Azungu ou quoi ?

Quelques jours plus tard : “Enthousiaste et jovial, Michael Kadawira nous accueille à grandes embrassades. Evelyne, sa femme, nous adopte aussitôt. Elle nous sert un café. Nous parlons à bâtons rompus. Ils ont six grands fils qui font des études interminables et ruineuses sans trouver de travail. Des intellectuels. Pas de mécanicien parmi eux malheureusement, pas de fermier non plus. Ils rêvent tous d’avoir une green card, matent des films américains toute la journée et regardent les chimères de leur courageux père d’un œil sceptique. Quant à nous, n’en parlons pas. Nous sommes pour eux des Martiens. Marcher et vouloir devenir afric eux des Martiens. oute la journée et regardent les chimères de leur courageux père d’etter. ains, quand eux font tout pour fuir leur africanité. Nous sommes une véritable énigme. Kadawira nous parle de la jalousie de ses voisins :

– C’est le problème de l’Afrique, la jalousie. Dès qu’il y en a un qui sort la tête, il se fait aligner. Moi, ici, je suis en permanence victime de sabotages. Je n’arrive pas à me faire respecter de mes ouvriers agricoles, ils viennent quand bon leur semble, quand ils ont fini leurs lopins. Si je râle, ils me menacent : “Eh ! Oh ! Tu te prends pour un Azungu [un Blanc] ou quoi ?… Le succès d’un individu est interdit. Il n’a pas le droit de réussir. C’est tout le monde ou personne.”

Ce soir, c’est la saint Valentin !

Livingstonia, le 12 février 2002. Ce soir c’est la saint Valentin. Nous avons trouvé une bouteille de blanc de blanc sud-africain pour fêter ça. Nous avons aussi trouvé nos hôtes. Ou plutôt l’inverse. C’est Daily Clean qui nous a alpagués sur la route. D’entrée pas très sympathique. Le genre glandeur désœuvré. Nous le suivons à contrecœur.

– Tu en a un drôle de prénom !

– C’est rien à côté de mon petit frère. Il s’appelle Kilo One.

– Tu sais, on a juste besoin d’un petit coin pour planter la tente.

– Pas de problème, je vais vous arranger ça.

Nous arrivons dans un ensemble de cases pouilleuses alors que la pluie se met à tomber. De la boue partout. Pas moyen de planter la tente. Nous nous réfugions dans une hutte abandonnée, fuyant de toutes parts. Plan glauquissime. Daily Clean est à court d’idées. Enervé et fatigué, je lui lance :

– Daily Clean, c’est gratuit, l’herbe. Tu pourrais le refaire, ton chaume.

Il rigole. Une fillette dans la case joue cul nu dans sa flaque de pipi. Elle se tartine le visage de cette boue qui l’entoure sous le regard amusé de son père. Une jeune mère entre, chargée de bois et d’eau, qui lui demande d’habiller le bébé. Le grand débile soulève la petiote par un bras et entreprend gauchement de lui enfiler un T-shirt sur son corps barbouillé de merde. Le bébé se met à hurler. La mère intervient et engueule son mari. Sonia est consternée.

– Ce doit être son sixième ou septième gosse et il ne sait toujours pas faire.

Un tantinet agacé, je désigne à Daily Clean une maisonnette couverte de tôle ondulée.

– C’est à ma grande sœur, mais c’est fermé. Il faut demander à mon père. Chez nous, tous les enfants et leurs biens appartiennent au père de famille.” Le père de famille, aveugle, leur donne la clé.

“À l’intérieur, réminiscence : l’âcre odeur d’urine de rat. Il en court partout à notre entrée. Cela grouille parmi des sacs de maïs, des tôles ondulées neuves et des piquets de bois.

– Super glamour pour la saint Valentin !

Nous dégageons une petite pièce crasseuse quand la mère de Daily Clean vient nous montrer une énorme tumeur qu’elle a dans le dos. À la lampe frontale, le relief nous heurte. La boursouflure en étoile lui passe sous le bras, enfle les ganglions et attaque le sein. Sans doute un cancer de la peau. Le petite œil humide et la main tremblante, elle me demande une aspirine contre la douleur. La moutarde me monte au nez !

– Daily Clean ! Depuis combien de temps ta mère a ça ?

– depuis deux ans. Ça ne cesse de croître.

– Et en deux ans, vous n’êtes pas allés voir un médecin ?

– Si, mais il a demandé mille kwachas pour l’opération.

– Daily Clean ! Combien coûte une tôle ondulée ?

– Euh, à peu près trois cent cinquante kwachas.

– Est-ce que ta mère vaut moins que trois tôles ondulées ?

–Euh… Je ne comprends pas…

– Là, il y a combien de tôles neuves qui ne servent à rien ?

– … cinq.

– Eh bien, voilà, tu décides, maintenant.

– Mais on est pauvre !

– Non, tu n’es pas pauvre, tu es…

La gorge nouée et les poings serrés, j’abandonne la partie… La mère martyre écoute, effarée : elle ne parle pas l’anglais. Elle doit être truffée de métastases à l’heure qu’il est. Les larmes aux yeux, je lui donne son aspirine, renvoie tout le monde et vais boire avec Sonia le blanc de blancs à jeun et cul sec dans les remugles d’urine de rat. Toute la nuit, ils viennent couiner autour de nous et hanter mon sommeil de cauchemars et de tôles qui grincent dans le vent.”

Tribulations d’une Canadienne en Afrique

Karonga, 16 février 2002. “Avant de quitter la ville, nous rencontrons une grosse Canadienne velue et mamelue, escortée d’un beau Kényan. Elle nous raconte ses mésaventures. Dépouillée en Éthiopie, elle est allée racheter son appareil photo à son voleur, s’est embarquée en direction du Kenya sur un camion de bétail qui a été attaqué à la kalachnikov avant Marsabit par des bandits somalis. Il y a eu des blessés et des vaches tuées. Arrivée enfin à Nairobi, elle a fait les frais d’un braqueur qui l’a allégée de son passeport, de tout son argent, et encore une fois, de son appareil photo. Pour se réconcilier avec l’Afrique, elle est allée se détendre et fumer des pétards sur les plages de Malindi. Descente de police, arrestation, trois jours de trou, tentative de viol, deux mille dollars d’amende, puis rixe avec un pickpocket à Arusha. Elle s’en vante comme si elle avait décroché les valeureuses médailles de l’aventurière postmoderne. Il ne fait pas bon d’être touriste en Afrique.”

Les enfants numérotés

En Tanzanie, ancienne colonie allemande, personne ne parle anglais.

“Mary est en deuil, elle vient de perdre son père. Toute la famille est réunie. Nous avons frappé à la porte sous une pluie battante, elle n’a pas eu le cœur de nous dire que le moment était mal venu. La maison est pleine à craquer. Nous avions pourtant choisi la plus grande :

– Vous avez convié votre famille élargie aux obsèques ?

– Pas du tout, il n’y a ici que les enfants et les petits-enfants. C’est vrai que je suis l’aînée de trente-deux enfants. Mon père a eu sept femmes ! Elles ont toutes eu une maison autour de celle-ci.

Tour à tour dans la soirée, les enfants viennent se présenter : “Bienvenue, je suis numéro 16” ; “Bonsoir, je suis numéro 27” ; “Je vous présente numéro 32 !” Mary, soixante-trois ans, numéro 1, tient dans ses bras un petit garçonnet de trois ans, son petit frère.”

La fierté d’être tanzanien

En Tanzanie, l’ambiance est différente. “Les gamins quémandeurs ont disparu, on ne nous invective pas plus que l’on nous colle. Il y a dans l’allure et le calme des gens, dans leurs saluts et leurs sourires, une incontestable dignité : une fierté d’être Tanzanien. Ressort mystérieux de l’âme d’un peuple qui le pousse soit vers l’avant soit le laisse assis à attendre que cela se passe. Au Zimbabwe, c’était la tristesse, au Malawi, l’impuissance, ici, c’est la dignité qui émane de ces gens que nous croisons, la gentillesse restant la même partout.”

Isbas russes en Afrique

On y voit aussi les traces de la présence soviétique, du temps de la guerre froide. “De part et d’autres de la route s’alignent d’incroyables isbas directement importées d’Ukraine ou d’Estonie, identiques à celles que l’on retrouve partout en ex-URSS de Moscou à Vladivostock. Elles ont toutes leu numéro, 1113, 1150, 2978… Murs épais, petite ouverture pour résister aux froids sibériens, portes d’entrée dans un renfoncement pour éviter la neige, petites cours intérieures pour s’isoler des voisins, toits de tôle ondulée rouillée et cheminées jamais utilisées, ces isbas offrent encore un nouveau visage d l’Afrique sur lequel s’est plaqué le fantasme d’un autre peuple. Docile, elle a absorbé cette influence en l’Africanisant, en abattant un mur pour réunir deux maisons, en mettant les chèvres dans la cour, en faisant le feu sur le pas de la porte.

Les abeilles tueuses

Alexandre et Sonia subissent en Tanzanie la menace des lions et des mouches tsé-tsé qui virevoltent autour d’eux et qui tentent de leur inoculer la maladie du sommeil. Heureusement, ils ont leurs moustiquaires de tête. Sonia est finalement atteinte de paludisme. Il y a aussi les abeilles tueuses :

“Souvent, tandis que nous marchons en silence, un bourdonnement sinistre surgit au-dessus de nos têtes : les abeilles tueuses. Tout de suite, accroupis, nous regardons l’essaim passer en rase-mottes comme une nuée maléfique, la reine en tête. Une abeille soldat vient brièvement nous voir d’un vrombissement inquisiteur pour constater notre allégeance et repart avec la bruyante troupe d’Apis Africana, l’abeille africaine, beaucoup plus agressive que notre gentille Apis mellifica européenne, surtout quand la reine est en déplacement. À Zomba, au Malawi, nous avions rencontrés deux Français, Patricia et Xavier Merveilleux du Vignaux, qui venaient de se faire attaquer par un essaim similaire. À deux, ils comptabilisaient près de cinq cents piqûres, et ne durent leur survie qu’à un rodéo d’enfer vers l’hôpital pour se faire administrer un sérum antidote. En arrivant aux urgences, ils n’étaient plus que d’énormes boursouflures, piqués aux tempes, aux yeux, dans la bouche, dans les oreilles, sur les paupières. Xavier n’arrivait plus à décrocher ses mains du volant, crispées de tétanie, la tête gourde et le cœur gagné par la paralysie.”

Tribunal pénal international : tout le monde se goinfre

Mai 2002, Zanzibar. “À l’Alliance française d’Arusha, nous rencontrons Mar Basseporte, son jeune et sémillant directeur, qui nous présente, autour d’un apéritif, à la communauté des Français travaillant notamment pour le tribunal pénal international (TPI) pour le Rwanda. Le TPI dispose d’un budget de 190 millions de dollars par an pour juger quarante bouchers génocidaires et sauver peut-être une toute petite poignée d’innocents (aux mains pleines). Une justice de luxe ! C’est donner beaucoup d’importance à des monstres, remuer interminablement le couteau dans la plaie d’un peuple qui devait plutôt penser à les panser… En plus de deux ans, à peine huit personnes ont été jugées. Mais les mille employés ou appointés du tribunal y trouvent leur compte. Neuf juges internationaux payés plus de cent cinquante mille euros par an, exonérés d’impôts, brillants plus par leur absentéisme et leur ronflements en audience que par leur curriculum vitae, nommés sans contrôle par leurs États qui cherchent à les éloigner, des assistants surmenés et désabusés, des avocats rétribuant leurs clients jusqu’à 10 % de leurs émoluments fastueux afin d’être désignés. Même les riches criminels sont déclarés sans ressources et voient leurs frais de défense assumés par nous tous, par vous. Tout le monde se goinfre. À tous les étages. Les commissions de surveillance le savent bien mais n’ébruitent rien pour ne pas salir l’institution. Ce sont elles qui constatent le taux d’absentéisme dépassant les 60 %. Les mesures dilatoires, les reports d’audience, les vices de forme sont là pour prolonger la comédie : tout le monde a intérêt à ce que les jugements soient éternellement différés pour que le gâteau soit reconduit. La mission du TPI vient d’ailleurs d’être prolongée jusqu’en 2010. Elle aura coûté en tout deux milliards d’euros… Et quel est l’enjeu de cette mascarade ? La prison à vie ? La belle affaire ! Où ça ? En Europe, bien sûr ! Pas en Afrique ! Les témoins racontent n’importe quoi, interminablement, pour bénéficier le plus longtemps possible du gîte et du couvert offerts par le tribunal plutôt que de crever de faim chez eux, et des New-Yorkais polis, des Espagnols bien élevés, des Ukrainiens très au fait des problèmes inter-ethniques africains, des Français distants, écoutent ad nauseam comment les corps étaient découpés en rondelles, les bébés écorchés, les pucelles empalées.”

L’esclavage comme culture locale

Zanzibar était au cœur du trafic d’esclaves, autrefois. Quatre millions d’hommes auraient été vendus ici. “Johnson, un jeune guide, étudiant en histoire à Dar es-Salam, nous entraîne dans deux caves ayant échappé à la destruction. Les deux caves du souvenir… Depuis toujours, bien avant l’arrivée des Européens, des esclaves étaient vendus ici pour devenir marins dans les galères de Perse, eunuques dans les harems moghols en Inde, pêcheurs de perles en Arabie et au Yémen, soldats dans les armées d’Oman, forçats dans les marais salants de Mésopotamie. Mais le marché s’est vraiment accéléré aux XVIIIe et XIXe siècles avec les plantations de clous de girofle du sultan Seyyid Saïd, avec les marchands brésiliens qui n’arrivaient plus à se procurer de la main-d’œuvre en Afrique de l’Ouest à cause des blocus britanniques et qui faisaient le tour du Cap de Bonne-Espérance pour venir s’en procurer ici, et avec les Français qui commençaient  leurs plantations de sucre et de café à l’île Maurice et à la Réunion.

Nous marquons un temps d’arrêt devant cette responsabilité collective. Johnson voit nos visages consternés.

– Mais n’oubliez pas que ce commerce profitait aussi aux royaumes africains. Qui vendait les Noirs aux marchands ? D’autres Noirs !… La plupart des esclaves étaient vendus par des tribus comme prisonniers de guerre. Les Bagandas, par exemple, en Afrique de l’Ouest, menaient des batailles pour esclavagiser les Bunyoros et les Basogas. Les royaumes de Dahomey et d’Oyo s’esclavagisaient réciproquement. Et avec le marché, l’esclavage devint moins une conséquence de la guerre qu’une raison de partir en guerre ! Dans d’autres royaumes, la sorcellerie, le vol, l’adultère, et en fin de compte le moindre crime étaient punis par la vente de l’incriminé aux marchands d’esclaves Tout le monde y trouvait son compte. Des esclaves étaient donnés par les villages en tribut aux rois, au même titre que, ou en remplacement, de n’importe quelle marchandise. Même les endettés pouvaient être vendus par leurs créanciers pour solde de tout compte. Des tribus voisines kidnappaient mutuellement leurs enfants quand ceux-ci avaient le malheur de s’écarter de leurs villages lors des corvées de bois et d’eau. Pendant les temps de famine, des familles vendaient elles-mêmes les enfants qu’elles ne pouvaient plus nourrir. Seules quelques rares tribus ne cédèrent jamais à l’appât du gain et développèrent des stratégies contre ce commerce universel qui a saisi le continent  tout entier : les Jolas de Casamance, les Bagas de Guinée, les Gwolus du Ghana. Mais de ce côté-ci de l’Afrique, la tendance était plutôt à la chasse sans merci. Tout le monde était coupable.”

Pas de toilettes en Éthiopie

Novembre 2002, Éthiopie du Sud. “Depuis que nous sommes entrés en Éthiopie, nous sommes malades. Il y a trop de mouches. Des nuées, des nuages. Pourquoi tant de mouches ? Beaucoup de bétail, mais ça n’explique pas tout. L’absence de toilettes se confirme jour après jour. Cette vieille civilisation chrétienne ne les a pas inventés. Aucune maison n’est pourvue de chiottes, pas même d’un trou au fond du jardin. Rien. Alors il faut s’adapter. Essayer de faire ça la nuit, pour conserver un soupçon d’intimité. Mais où ? N’importe où, comme tout le monde. Dans les ruelles, derrière les maisons, dans la cour, chez le voisin, dans les champs, n’importe où. En fait, nous découvrons bientôt que les boqueteaux d’eucalyptus aux abords des villages servent de lieu d’aisances. Au lieu des agréables parfums de térébenthine attendus s’en dégagent des remugles de fosses septiques. Terrain miné. Toujours occupé, voire convivial, alors on met sa pudeur dans sa poche et on fait sa colique au coude à coude avec un badaud qui en profite pour vous réclamer du PQ. Qu’aurait-il fait sans moi ? Mystère. Et le boqueteau est cerné : cinquante mioches et dix oisifs nous attendent, qu’il faut ensuite se traîner sur des kilomètres. Car les routes éthiopiennes abondent de marcheurs.”

 Mauvais accueil en Éthiopie

– Maref ezzih yichatal ? Dunkwan allen. (Pouvons-nous rester ici pour nous reposer ? Nous avons une tente.)

– Eichellem. (Impossible).

Nous essuyons de nombreux refus. C’est leur droit le plus strict. Seulement, c’est la première fois que ça nous arrive [en près de 700 jours de marche, ndle]. Peut-être que cela ne se fait pas de demander l’hospitalité ? Que nous ne maîtrisons pas bien les codes, les usages… Quand une personne accepte, elle a tôt fait de le regretter à cause de l’attroupement incontrôlable que cela provoque, qui nous oblige invariablement à nous replier dans la maison. C’est ce qui nous arrive ce soir, à la sortie de Dimeka. La dame qui nous reçoit n’arrive pas à endiguer le flot de curieux amassé dans son toukoul (hutte ronde recouverte de chaume). Ses bébés se mettent à pleurer. Les gens à rire. Les chiens à aboyer. Nous sommes confus. Ne sachant que faire. Cris. Bousculades. La voilà qui saisit le bâton, et l’algarade commence. Un petit type se faufile enfin, qui bafouille quelques mots d’anglais :

– I am teacher english, come see police station.

C’est toujours comme ça que ça finit. Nous plantons la tente dans le parking des flics, entre deux voitures, après qu’ils aient essayé de nous faire payer dix dollars une chambre dans l’hôtel de passe du coin (au lieu de dix birr, soit un peu moins de dix francs). On a déjà donné ! Les nuits d’insomnie cafardeuses dans la moiteur fétide d’une chambre sale, sur des paillasses informes grouillant de vermine, dans cesse réveillés par des râles de joie et des cris de fureur, des rires et des éructations alcooliques, des claquements de portes et des radios crachant des bouillies sonores saturées, des batailles de chiens et des hurlements à la mort. Nous repartons à l’aube sans demander nos restes. Depuis douze jours, depuis Théodoros, personne ne nous a invités chez lui. Il va falloir s’y faire.

Un jour, à Kay Afer, nous apercevons un Occidental dans une gargote. Stupeur : c’est un Français de Cherbourg. Seul. Il s’appelle Claude Leterrier… Claude nous enchante de toutes ses histoires mais nous inquiète sur la suite de l’itinéraire.

– J’ai jamais vu un pays pareil ! J’ai jamais vu des enfants si mal élevés ! Ça fait près d’un mois que je tourne et partout c’est les mêmes “you, you, you” en rafales, suivis de “birr-birr-birr !” [la monnaie locale]. Ça devient insupportable… C’est surtout que je n’arrive pas à nouer des liens, à aller chez les gens, à créer une intimité. C’est la première fois que ça m’arrive. Je réussis sur toute la planète, mais pas ici. On dirait que ça ne les intéresse pas, qu’ils ne veulent qu’une chose : qu’on dépense. Sauf qu’il n’y a rien à dépenser ici !…

Ouf ! Nous ne sommes pas seuls. Nous commencions à croire que c’était de notre faute…

– Tu vois, lorsque je vais en Inde, je vois des enfants pauvres mais qui ne mendient pas avec autant d’effronterie. Et, quand il y a des attroupements, c’est juste pour mater, ça ne dégénère jamais. Il ne leur viendrait pas à l’idée de nous insulter. Et malgré leur pauvreté, on peut toujours partager un  dalbat avec eux (plat de riz et de lentilles), des histoires, des blagues, de la fraternité, quoi ! Ici, j’ai en permanence la désagréable impression qu’ils se moquent de moi.”

Les enfants “pot de colle”

Gudwa Ashekar, le 4 décembre 2002. L’argent de la Banque mondiale coule à flot dans le pays. Les infrastructures paraissent neuves.

“Nous arrivons à Gudwa Ashekar un peu avant le crépuscule. Des signes avant-coureurs nous avaient fait présager le pire. Des enfants étaient partis en hurlant devant nous. Puis d’autres, et encore d’autres. Quand nous arrivons dans le village, c’est une émeute embusquée qui nous attend. Passé la seconde de panique, nous sommes absorbés et bousculés par cette foule bruyante qui redouble de “you, you, you”, “Franj, Faranj, Faranj” [Blancs, ndle], “Birr, birr, birr”.

Ils sont tirés d’affaire par le professeur de l’école, qui a tôt fait de disperser tout ce petit monde. Mais le lendemain matin, ça se gâte. La nuit ne les a pas calmés. À la sortie du village, un attroupement de gosses les suit bruyamment. Ils sont moqueurs et insolents.

“On les traîne sur cinq kilomètres. Une heure. Puis ils se lassent, le groupe se disperse, ouf !”

Mais le répit est de courte durée. Un autre groupe se reforme. “Toute résistance se retourne contre nous, ça devient un jeu, pour eux. Nous sommes excédés. Que faire ? Baisser la tête, serrer les dents et accélérer la cadence. Pas d’autre solution… C’est oublier que nous avons affaire à des Éthiopiens, célèbres marathoniens…Nous essayons alors la version lente, au pas mou et nonchalant, en traînant des pieds. Pas de problèmes, ils savent faire ça aussi. Quand nous nous arrêtons, ils s’arrêtent, quand je me retourne, ils font mine de fuir, puis reviennent de plus belle. Nous nous résignons. Il faut faire avec, il faut marcher avec. Après tout, nous sommes chez eux. On est moins convaincus quand retentissent les “faranj, faranj ! I kill you !” Charmants bambins…

La maison est cernée !

“Puis nous faisons le dos rond. Recevons sans réagir les quolibets, les perroquets, les “faranj”… C’est ainsi que nous recevons nos premières pierres. Oh ! Pas des pavés, pas même des galets, disons des graviers, mais sur la tête, sur le coude ou dans le creux du genou, ça ne laisse pas de marbre. C’est surtout à l’intérieur que ça blesse. Nous sommes impuissants… Ils prennent des cailloux de plus en plus gros qu’ils s’amusent à faire passer au-dessus de nos têtes. Nous sommes mal barrés… Nous arrivons à Zaba sur les dents. La même émeute que ce matin se constitue. Je commence à avoir peur pour Sonia. Un homme respectable semble s’indigner : nous allons droit vers lui, je lui demande de l’aide, il nous prend par la main et nous guide chez lui. Il est l’infirmier du village et s’appelle Serget. Bien mal lui a pris de nous porter secours, sa maison est cernée de toutes parts, il est contraint de nous barricader à l’intérieur. Les gamins semblent crier : “on va quand même pas laisser les faranj s’échapper comme ça ! Ils sont à nous !” Ici, on tente de défoncer la porte, là, une fenêtre vole en éclats sous une pierre. Sonia, terrorisée, fond en larmes. Dehors, les gamins s’égosillent : “Faranj ! faranj ! faranj !” des adultes viennent à la rescousse pour les chasser à grands coups de latte, mais ils reviennent par intermittence nous observer dans les interstices des planches disjointes.”

Ce ne sont que des enfants

Après s’être un peu reposé, malgré tout, ils sont escortés hors du village par des amis de Serget. Mais le sursis est court, encore une fois. Des enfants réapparaissent de toutes parts, et l’attroupement se reforme derrière eux. “Nous avons tout essayé : les larmes, la pitié, l’honneur, rien n’y fait… Une salve de gravillon répond à notre désespoir… Nous traversons le village de Kencho en courant, sans même nous arrêter, marchons tard dans la nuit noire pour rattraper le temps perdu et gagner Beto… Dans Beto, nous trouvons par miracle un professeur d’anglais qui nous raconte le dernier passage d’Occidentaux, il y a trois ans : rétroviseurs arrachés, vitre explosées ; ils n’avaient dû leur salut qu’à la fuite. Bienvenue à Beto ! Terrorisé à l’idée d’un nouvel incident, notre gentil prof nous conduit directement à la police. Nous l’interrogeons :

– Pourquoi de tels comportements ? Y a-t-il une pauvreté particulière dans la vallée, un mauvais souvenir d’Occidentaux ?

– Pas du tout ! Comme vous avez pu le constater, la vallée est riche, il y a des milliers de vaches, de l’au à profusion et pas de misère – des pauvres, bien entendu, mais moins qu’ailleurs. Quant aux Occidentaux, nous n’en voyons jamais ; nous n’avons pas de sites historiques, pas de tribus pittoresques, donc pas de touristes ; pendant la guerre, les Italiens ne sont jamais venus jusqu’ici. Il n’y a aucune raison à ces débordements, juste l’excitation. Ce ne sont que des enfants.

L’argument commence à nous chauffer les oreilles. D’autant plus que ces enfants ressemblent de plus en plus à des adolescents. Cela fait deux ans que nous vivons toute la journée avec des jeunes Africains et nous n’avons jamais vécu ça. Le Mozambique et le Malawi étaient aussi très pauvres. La pauvreté n’est donc pas un argument. Et puis, sous les pierres, aucun argument ne tient. Les jours se succèdent, ainsi que les bleds dont les noms nous rappellent  tous des problèmes, du stress, des tensions : Chala, Gofa, Genda, c’est pour nous toujours le même scénario. Les pères n’ont-ils aucune autorité sur leurs enfants ?… Et nulle part où se réfugier… Nous sommes blessés. Notre marche est enrayée… Nous savons d’ores et déjà que cela restera le souvenir le plus dur de notre marche. L’exception qui confirme la règle de la bienveillance naturelle dont nous avons été l’objet depuis deux ans. Peut-être fallait-il une exception ?…

Nous sommes toujours invités “de force” – pour notre sécurité – par des représentants proches ou lointains  de l’autorité. Peu d’aide. Beaucoup de moqueries. De la distance. Jamais ressenti ça sur terre ! Même l’indifférence chinoise est moins douloureuse. Nous sommes la risée permanente. Nous souffrons…

Un jour, à midi, nous nous réfugions sous la route, dans un tuyau de drainage en béton. Pressé d’échapper aux regards, nous ne remarquons pas, au plafond, des nids de guêpes maçonnes ; nous nous faisons illico attaquer à la tête ; elles ne nous lâchent pas tant qu’elles ne nous ont pas injecté  leur venin vengeur. Sonia se recroqueville dans un coin en miaulant tandis que je me débats comme le lion de la fable. Crise de nerfs. J’ai cinq piqûres aux tempes, elle en a deux près des yeux et trois sur la main droite.”

Chien de Blanc !

Dimanche 8 décembre 2002, à l’entrée de Salamber Kucha.

Dès notre entrée en ville, nous tombons sur une foule d’enfants sortant de l’école : la mauvaise heure ! Sur le fronton, il y a une grosse étoile rouge au-dessus des trois portraits de Marx, Engels et Lénine, souvenir de l’influence encore récente des Soviétiques dans les parages. Notre surprise et nos sourires n’ont pas déridé les enfants. Ils se disposent en travers de la route comme pour nous barrer le passage. Nous avançons, l’air de rien. À notre approche, ils lèvent des bâtons, ramassent des cailloux, prennent des postures de karaté, tout cela en rigolant et en chantant le petit air des “faranj”… Nous essayons de ne pas nous décontenancer et avançons d’un pas égal en souriant. Le barrage s’ouvre, nous laisse passer et nous file le train dans la joie. L’ennuyeux, c’st que notre amharique s’est considérablement amélioré ces derniers temps, et que nous comprenons de plus en plus les insultes qui pleuvent dans cette apparente liesse.

– Faranj ! Faranj ! Enat Lebda (fils de pute !)

– Wusha faranj ! (chien de Blanc !)

Nous essayons de trouver appui auprès d’adolescents plus âgés ; ils cessent leur partie de ping-pong et se joignent à la horde, hilare. Je tente de raisonner la foule :

– Zimebel ibaki ! (silence ! S’il vous plaît !)

Je n’ai pas le temps de finir ma phrase que les graviers volent dans notre dos…

– Hidt white face ! (dégagez !)

Désespéré, je cherche du regard des adultes, personne ne bouge. Chez les plus vieux ? Un sourire impuissant. Et pas un uniforme à l’horizon. Pas d’infirmier ce coup-ci, pas de prof d’anglais, personne qui puisse incarner une once de respect. Nous courons pour échapper à ces forcenés. Dans la horde s’élève un nouveau cri :

– Give me your money !…

Cette fois-ci, chose étrange, ils ne nous suivent pas. Ils ont gagné. Ils nous ont chassés de Salamber Kucha. Nous les voyons au loin danser et chanter leur victoire, en travers de la route. Je n’en mène pas large. Sonia a montré un sang-froid incroyable. Mais elle est toute blanche, les mâchoires serrées et les lèvres bleues… On marchera de nuit, je ne sais pas ce qu’on fera, mais on arrivera à Addis à pied. Rien ne nous fera tricher. C’est vrai que tous les jours, des camions nous proposent de nous emmener vers la capitale, qui est encore à plus de quatre cents kilomètres.

Des rictus diaboliques

À Gassouba, le lendemain, l’inévitable horde se reforme derrière nous. Nous traversons le bled sans dire un mot, sans répondre aux insultes cent fois entendues. Rien. Pas un regard, pas un mot. En fait, on s’habitue à tout. Les pierres se mettent à voler en tout sens, que nous ne pouvons pas voir venir, la plupart dans les jambes ; ça aussi, nous en avons pris l’habitude. Nous continuons à avancer comme si de rien n’était, mais la gamelle que Sonia porte sur son sac explose sous une pierre plus grosse. Elle se retourne et se baisse pour la ramasser, stoïque, mais ce faisant, elle s’expose aux tirs. Je me précipite pour la protéger quand j’aperçois dans le ciel une demi-brique décrire au ralenti une parabole vers sa nuque baissée. Vision d’horreur. Je plonge et l’intercepte de la main droite. Voile noir. Une violente douleur me fait voir des étoiles ; dans mon vol, je m’étale de tout mon long et le relève dans un cauchemar. Jamais vu des gens rire autant. Rictus diaboliques. Ils se fendent de ma tronche. Fuir ! Il faut fuir ! Nous courons à perdre haleine. Ils ont gagné. Ils nous ont chassés de leur village. C’est encore ce qu’ils voulaient… J’ai tout le côté gauche ensanglanté, éraflé par la chute. Le genou, la cuisse et l’avant-bras. Les mouches sont déjà au festin. Mon petit doigt droit est tout bleu, tout gonflé. Cassé. Je boite. Enragé. Humilié. Blessé. Sonia n’a rien. Dieu soit loué !

Après avoir surmonté les charges de rhinocéros, d’éléphants, de lions, les tueurs de l’Alexandra township, la barbarie des war-vets du Zimbabwe, le choléra au Mozambique, la famine au Malawi, les lions mangeurs d’hommes de Rungwa, les fièvres du paludisme, les vertiges du Kili, les chaleurs du Natron, les guerres tribales entre Pokots et Turkanas, Dassanetchs et Hamers, la soif dans les déserts de la mer de Jade, nous succombons impuissants aux volées de pierres de mioches de neuf ans agissant sous le regard vaguement complice de leurs parents…

Le soir, dans un taudis, chez une petite vieille consternée, en larmes de honte, on m’apporte  de l’eau pour panser mes plaies. Je suis hors service. Cette affaire ne me déclenche pas une jaunisse mais une fièvre carabinée, avec 42° C et des claquements de dents. Le grand chelem ! Sonia est secouée de frissons de terreur. Il reste vingt-deux kilomètres pour Sodo. Je délire…

Ghandhisme christique

Nous partons à cinq heures du matin. La campagne est vide… Quand nos tourmenteurs apparaissent, nous mettons en pratique un concept que Sonia a inventé cette nuit à la faveur d’une insomnie : du ghandisme christique !… L’humilité, la souffrance, l’amour, la paix, la pitié, le pardon… Et devinez quoi ? Ça marche ! Nous rallions Sodo sans trop d’encombres ; les mioches sont désarmés par notre ataraxie ; nous fixons le sol ou le ciel en exprimant une indicible douleur, comme une pieta ambulante, et les rires s’arrêtent, ainsi que les poursuites. J’en rajoute un peu dans le pathos, j’exagère mon boitement, les gens s’écartent en silence à notre passage. On ne tire pas sur une ambulance. Nous passons comme les rescapés d’une catastrophe et ça les désarme. Sonia nous a sauvés. Il faut dire qu’avec nos tronches, nous n’avons pas à forcer le trait. À peine entrés dans Sodo, nous passons malheureusement devant une autre école. (Qu’est-ce qu’on leur apprend dans ces écoles ?) : la meute se reforme.

– Faranj, faranj, I fuck you bastard !…

Nous trouvons refuge dans le dispensaire de la mission protestante américaine Kale Hewot, où Vic et Cindy Anderson nous sauvent du gouffre moral et physique dans lequel nous sombrons. Quand la porte s’est ouverte sur nous, Cindy s’est exclamée :

– Good Lord ! What happened to you ?

– You will not believe us…

Le berceau de l’humanité

Le scénario se répète une fois encore, et une autre fois encore. Alexandre et Sonia, qui ont traversé l’Afrique “dans les pas de l’Homme”, comme c’est écrit en couverture de leur livre, se retrouvent à l’endroit de ce qu’ils pensent être le “berceau de l’humanité”, ainsi qu’ont tenté de nous le faire croire les anthropologues cosmopolites (Lire notre livre Les Espérances planétariennes, au début de la première partie, pour comprendre ce qu’il faut en penser). Pour le coup, ils sont déçus : “Nous sommes à Melka Kunturé, haut lieu de la paléoanthropologie mondiale, un des berceaux de l’humanité. Nous ne nous y arrêtons même pas. Au diable les pierres !”

Quand je dis “stop”, c’est stop !

En quittant Jewé, quarante-cinq kilomètres avant Addis, un type nous hèle. Cela nous arrive mille fois par jour Nous ne faisons pas attention, nous continuons. Il persévère. Dans ces cas-là, nous faisons la sourde oreille. C’est la meilleure façon de décourager les importuns.  Bien mal nous en prend. Un gros lard à tête carrée me rattrape, me fout par terre en hurlant et me colle un gros calibre sur la tempe. Je n’ai rien vu venir. Il fait passer une balle dans le canon en attrapant le capot coulissant de son arme. Sonia tente de l’arrêter, il la met en joue. Il met ma femme en joue ! Vision d’horreur. On va se aire buter aux portes d’Addis en plein jour. Le type est furax et aviné, il bave, il crache de rage les yeux rougis par l’alcool.

– Bolis ! Méché malet kum ! Kum no ! Faranju temessasié ! (Police ! Quand je dis stop, c’est stop, même pour les Blancs !)

Un fou furieux, bourré de surcroît.

– Yikerta, alawekum ! Algebanyem ! Aznallo (Pardon, je ne savais pas que je faisais quelque chose de mal. Je n’ai pas compris, désolé). Il se calme, me redresse, range son flingue, commence son interrogatoire. Je ne connaissais pas le mot kum. Grave erreur. Et il n’avait pas prononcé le mot “police”. Comment mourir sur un malentendu.

Deux mille dollars pour une petite fille

En Éthiopie du Nord, leurs misères se succèdent, là encore. “Nous ne les raconterons pas… Vous verrez, nous avait-on rassurés crânement à Addis, les nobles Amharas sont bien plus hospitaliers que ces barbares d’Oromos.” Nous retrouvons les mêmes hordes d’enfants effrontés et quémandeurs. Nous ne nous expliquons plus de tels comportements. Nous les subissons, un point c’est tout. Nous fuyons.”

Le reste de leur marche dans ce pays se fait en compagnie de Tekleye Asfaw, lieutenant dans l’armée, qui s’est fait entièrement dépouiller à Addis, et tente de rejoindre son village. C’est lui qui les protégera sur la route et dans les villages.

“Au bout de cinq jours en notre compagnie, passés à écarter les indésirables, chasser les railleurs, répondre aux suspicieux, il est sur les dents ; dévoré de honte des comportements dont il est témoin. Il en vient même au main avec un enfoiré qui, après avoir vu Sonia jouer avec une petite fille, s’est adressé à nous dans un anglais précis qui trahissait son habitude de ce genre de pratique :

– Elle vous intéresse ? Si vous voulez, je peux m’arranger avec sa mère. Deux mille dollars, ça ferait l’affaire ? Vous avez raison d’adopter des petits Éthiopiens, nous sommes les plus beaux.”

Excision et mariages forcés

En Éthiopie, les filles suivent un traitement spécial. “Elles sont excisées, sept jours après la naissance. Lèvres et clitoris. Comment fait-on pour exciser un clitoris de sept jours ? À Addis, nous avons rencontré une femme médecin éthiopienne, membre de l’ONG Save the children, qui fait de la lutte contre cette mutilation son cheval de bataille. Elle nous en a raconté tous les dessous. L’excision se pratique à grande échelle, sur des millions de fillettes éthiopiennes. Le mariage des enfants est lui aussi monnaie courante. Dès six ou sept ans, une fillette peut être mariée à un homme adulte contre une forte dot négociée interminablement entre parents. Ces mariages sont sans doute les plus tristes de la Terre., les petites épouses vivent la fête en larmes malgré les cadeaux et les tissus chatoyants dont elles sont couvertes.  Les hommes s’engagent par contrat à ne pas les toucher avant leur puberté. Malheureusement, alcool et désœuvrement aidant, beaucoup d’entre elles passent à la casserole avant l’heure, ce qui entraîne des problèmes gynécologiques épouvantables, perforations et fistules, qui les rendent prématurément incontinentes ou stériles, en conséquence de quoi, elles sont répudiées et renvoyées à leurs familles.”

Il suffirait de creuser des puits

Un Belge, Franck Beernaert, ingénieur agricole, leur explique le pays :

“On croit toujours que l’Éthiopie est un pays désertique, mais il pleut ici autant que dans beaucoup de coins de France, bien plus qu’en Afrique du Sud en tout cas, mais le problème, c’est que les précipitations sont concentrées sur les quatre mois de l’été. Pour régler ça, il suffirait de créer des réserves d’eau, des petites retenues villageoises… La terre repose sur un socle volcanique, entre trois et dix mètres en dessous, qui retient l’eau. Il suffit de creuser des puits et l’eau est à portée de main. Mais les puits n’existent pas dans la culture éthiopienne, on préfère envoyer les filles au loin, chercher l’eau à la source. Il y a cent mille puits à creuser dans ce pays, et dix millions de toilettes à installer.”

C’est vrai ça ! Pas vu de puits dans le pays. Pas plus que de fosses d’aisances. D’où vient cette réticence à creuser la terre ? En revanche, nous avons souvent marché des kilomètres avec des cohortes de jeunes filles aux épaules cisaillées par les sangles des lourdes jarres d’eau qu’elles se calent aux creux des reins.”

Les fausse famines

Franck Beernaert poursuit, au sujet du gouvernement éthiopien : “Cette année, ils ont inventé une fausse famine. Ils annonçaient deux cent mille personnes affectées dans l’Ogaden et soixante-dix mille morts en perspective, le bétail anéanti. Heureusement qu’on a envoyé quelqu’un y voir ! Il n’avait pas plu comme ça depuis dix ans ! L’herbe était haute d’un mètre, et les vaches bien grasses. Du foutage de gueule ! Mais cette fois, on n’est pas tombés dans le panneau… Il y a une concurrence entre les États donateurs. Le gouvernement fait monter les enchères. C’est à celui qui donnera le plus entre USAID, l’Europe, GTZ, le British Council, les Suédois, les Danois, les Japonais, les Français, et même les Israéliens. Quand on rechigne à donner, ils déplacent une population – celle qui les gêne, bien sûr – dans un coin chaud et sec où elle va provoquer une petite catastrophe humanitaire qui réamorce la pompe à fric… Ils voient donc d’un très mauvais œil les succès agricoles de GTZ à Debré Tabor – ils n’y gagnent rien… Et moi, je reçois la visite incessante d’auditeurs et de spécialistes de Bruxelles qui écrivent des rapports qui ne seront lu par personne… Dans les rapports qu’on me réclame, il m’arrive d’écrire en milieu de texte : “La vache qui rit !” et une page plus loin “Avez-vous vu la vache qui rit ?” Je n’ai jamais reçu la moindre remarque.”

Le Soudan : la libération

Après s’être faits escroqués à la frontière, Alexandre et Sonia parviennent enfin au Soudan. C’est une libération. “Il fallait quitter l’Éthiopie pour se rendre compte à quel point nous nous étions blindés et combien elle nous était douloureuse.”

Les gens du pays sont ici affables et accueillants, mais la chaleur est accablante. “Le thermomètre grimpe tous les jours jusqu’à cinquante degrés à l’ombre.” Ils marchent au petit matin et en fin de journée, après la fournaise. “Vers 10 heure et demie ou 11 heures, épuisés, avec seulement quine ou dix-huit kilomètres dans les jambes, nous nous dirigeons vers la première maison. C’est toujours la bonne. La règle absolue. Nous n’avons même pas besoin de demander, on nous y accueille avec un naturel aussi évident et surnaturel que le ciel est bleu. Et commence la merveilleuse tirade des salamalecs, préambule eux présentation :

– Asalam aleykoum !

– Maleykoum salam !

– Kef ?

– Kullu tamam! … (Que la paix soit avec toi ! et pour toi aussi ! Comment vas-tu ? Tout va bien. Grâce à Dieu tout va bien ! Que la chance de Dieu te protège ! Il y a une grâce divine ! Louange à Dieu ! Dieu est merveilleux !). Et le disque reprend, deux ou trois fois selon le degré amplifié par notre virtuosité en la matière. Quand ça s’arrête, tout devient calme et serein. Placé sous de bons hospices. Dieu et les hommes sont contents… Le miracle permanent de l’hospitalité soudanaise se reproduit, comme par enchantement. Nous pénétrons ainsi, chaque jour, dans la vie de trois ou quatre familles qui forment des perles d’or de notre collier de rencontres.”

Premières impressions du monde arabe

Fareig, nord-Soudan ; 20 septembre 2003. Là, on entre dans le monde arabe : “Le plus souvent, ce sont les femmes qui nous reçoivent. Les maris ne sont jamais là. Ils sont en Arabie saoudite ou dans les émirats, ce qui explique le niveau de vie élevé de ces familles installées dans le désert… Dans chaque famille, il y a une aroussa qui se languit de son mari. Pendant leur première année de mariage, les jeunes femmes jouissent d’un statut privilégié ; on leur aménage une chambre nuptiale décorée de rubans rouges, de tentures roses, où trône un immense lit encombré de coussins de satin, accompagné de sa penderie à miroirs, de tables de nuit et d’une coiffeuse. Elles sont les reines de la maison ; tout le monde est aux petits soins ; elles se maquillent, s’habillent élégamment, on leur épargne toutes les tâches ménagères. Elles n’ont qu’une mission : produire un héritier. Malheureusement, les deux ou trois visites du géniteur n’y suffisent souvent pas et la jeune femme sent peu à peu monter la pression. Dès la deuxième année, elle déchoit de son piédestal ; une troisième année de mariage sans enfant confirme sa déchéance : on la déménage de la chambre nuptiale ; la quatrième année, elle devient l’esclave de la maison, le souffre-douleur de ses belles-sœurs et de ses nièces ; la cinquième année, elle peut être répudiée et renvoyée à ses parents.”

Dans les villages qu’ils traversent, les maisons sont blanchies à la chaux. “Les portes d’entrée sont ouvertes sur des cours splendides de sérénité, bordées de déambulatoires ombragés. Des pigeonniers lâchent des vols de colombes immaculées sur le ciel cru. Nous pourrions nous arrêter partout. Toutes les femmes que nous croisons nous hèlent. Un supplice de Tantale. Nous sommes parfois contraints de nous cacher dans les palmeraies pour échapper à cette hospitalité frénétique. Il faut s’arrêter partout. Déguster de tout. Nous sommes accablés de gentillesse.”

Le tableau de l’Afrique n’est donc pas entièrement noir, si l’on peut dire. Il n’en demeure pas moins que ces visions fugaces des mœurs et coutumes africaines, permettent de mieux comprendre le désordre et la gabegie qui règnent trop souvent dans ces pays. Les “Blancs” n’y sont pour rien. Désolé ! Et certains Africains, plein de haine et de rancœur à l’égard des anciens colonisateurs, seraient bien inspirés, après leur études en France, de rentrer dans leur pays d’origine pour aider leurs frères, plutôt que de vivre en parasite parmi ces Blancs qu’ils détestent tant. C’est pour eux que nous avons recopiés ces témoignages. Hervé Ryssen