Sylvain Tesson : un frémissement de révolte

Tesson

Je ne suis pas certain d’aimer Sylvain Tesson. Je qualifierais son style de “mièvre”. C’est gentil, c’est posé, c’est celui d’un écrivain bourgeois vivant tranquillement dans le centre de Paris, et qui se donne des frissons en parcourant les déserts de l’Asie centrale.

– Bourgeois, Sylvain Tesson ! Alors là, n’importe quoi ! C’est un vrai baroudeur, au contraire. Il a vécu seul pendant six mois dans une isba sur les bords du lac Baïkal. Arrêtez de dire des bêtises !

Certes, il a vécu seul pendant six mois dans une isba sur les bords du lac Baïkal. Certes, dans de nombreux passages de ses livres, il exprime son dégoût du matérialisme occidental et professe une hygiène de vie plus proche de la nature, loin de la frénésie publicitaire. Il est sans aucun doute un homme de droite, dans le meilleur sens du terme, puisqu’il a une certaine conscience de son identité d’Européen, broyée par le consumérisme mondialisé et la standardisation planétaire des modes de vie. Mais je maintiens que son style est mièvre, et qu’il donne l’impression d’être un gentil garçon, légèrement dépressif, qui s’essaye à de belles phrases pleines de beaux sentiments.

 

Au hasard, Balthazar : « L’endroit était recouvert d’une nappe de sable blanc, pur, c’était une nacelle de roche flottant dans l’inaccessible. Les murmures du ressac montaient dans l’air. Personne n’avait pu grimper ni descendre ici avant nous. Sur ce sable que rien d’humain n’avait effleuré, je fis le geste rituel et déposait l’empreinte de ma main. Puis je me dis que Narcisse après s’être regardé dans un reflet avait peut être appliqué sa paume dans le sable. J’effaçai tout et nous repartîmes vers le sommet. » (extrait de son journal intitulé Une très légère Oscillation, mai 2017, page 219).

J’imagine un lycéen faisant le commentaire : « L’auteur éprouve le besoin de s’extraire d’une société malade en parcourant les paysages les plus improbables (“improbable”, c’est le mot à la mode que les ânes utilisent à tout propos depuis une dizaine d’années : ça fait classe !) … bla bla bla… L’empreinte de sa main dans le sable lui renvoie une image de lui-même, insupportable : celle de l’orgueil de l’homme qui ose défier la nature. Il prend alors conscience de la petitesse de la condition humaine, efface dans le sable l’empreinte de sa main et poursuit son cheminement, toujours en quête de vérité. »

Qu’est-ce que c’est con !

C’est cela que je lui reproche, à Tesson : il faut toujours qu’il éprouve le besoin de tirer son lecteur vers des vérités universelles et définitives, des beaux paysages, des sentiments nobles, mais ne parvient pas à les lui faire ressentir charnellement. On reste dans le domaine de l’intellect, là où il faut le prendre aux tripes. Son histoire de main dans le sable est pitoyable. Au lieu d’en tirer un enseignement sur la condition humaine en général, il aurait peut-être été mieux inspiré en reconnaissant que son geste était tout simplement crétin, bref, en se moquant de lui-même. C’est cela qui lui manque, à Tesson : le sens de la dérision et de l’humour. Et le fait est qu’on ne rigole pas beaucoup en le lisant. C’est peut-être beau, mais c’est triste et chiant.

 

« Nager, c’est sentraîner à voler avant que la mer ne se retire. »

… ??… Ah oui, tiens, c’est vrai ça…

« Le peintre reçoit et donne. Le photographe prend. »

… ??… Ah… Il y a du vrai là-dedans…

« Le réel est la maladie du rêve. » (page 180).

… ?? Ohhh…

 

C’est un concours de beauté.

Je n’ai jamais aimé les aphorismes, ni ceux de La Rochefoucauld, ni ceux de Sacha Guitry, ni ceux de Sylvain Tesson, pour la raison bien simple qu’ils ne s’adressent qu’à l’intelligence, ne donnent aucune émotion, ne remuent pas les tripes du lecteur. De ce point de vue, je suis entièrement “célinien”, sauf que Céline a voulu pousser son génie au lieu de le laisser s’épanouir. Il en résulte des phrases complètement déstructurées qui rendent ses romans d’après-guerre à peu près illisibles. Notez que je ne reproche pas à Céline son extrême grossièreté (surtout dans ses pamphlets), puisqu’il ne tombe jamais dans la vulgarité ou la bassesse de sentiments, ce qui est loin d’être le cas de ses imitateurs, qui sont toujours grotesques, et donc insignifiants (heureusement, ils ne s’en rendent pas compte !).

Sylvain Tesson, lui, a évité ce travers, et c’est tout à son honneur. Pas de gros mots, pas de fautes de langage à dessein pour paraître “libéré des contraintes bourgeoises”, pas de vulgarité commerciale : un bon point.

 

Il est même un peu trop poli. Il est d’ailleurs étonnant qu’il ne se comporte pas sur les plateaux de télé comme devrait se tenir le rebelle qu’il prétend être.

« Qui est trop poli laisse passer la vie. » (page 181).

Que n’êtes-vous plus impertinent à la télévision, Sylvain Tesson, face à ceux que vous faites mine de mépriser ?

 

Vous qui vitupérez l’islam dans tous vos livres depuis une dizaine d’années, vous voilà devant les téléspectateurs comme un petit garçon pris la main dans le pot de confiture. Vanessa Burggraf a bien eu raison de le noter dans l’émission “On n’est pas couché” : vous manquez de courage, et il y a un décalage très visible entre vos excursions dans les régions du monde les plus “improbables”… (non, je déconne) et votre manque de courage politique. Dans la Russie stalinienne, vous auriez fait partie de ceux qui applaudissaient un peu moins fort et un peu moins longtemps aux discours de Staline, quand Soljénitsyne écrivait son Archipel du Goulag.

 

Et puis, je vais vous dire : vos tirades contre l’islam ne m’impressionnent guère, du fait qu’elles sont calquées sur le modèle en vigueur que nous ont présenté les intellectuels mondialistes que sont les Bernard-Henry Lévy, les Bernard Kouchner et les Raphaël Glucksmann.

 

« Le monde regorge de merveilles nées du génie infidèle de peuples pas encore aveuglés par la lumière d’Allah, dites-vous… L’inaptitude des supplétifs de Daech, la brutalité des supplétifs du califat islamique, n’atteindront pas ces merveilles. Certains djihadistes, comme l’apprenti tueur du Thalys d’Amserdam, ont déjà du mal à désenrayer une culasse d’AK-47. Les autres ne révèlent leur talent qu’en coupant les têtes de leurs prisonniers et en vendant les femmes yazidies pour quelques dizaines de dollars… Il ne faut tout de même pas trop en demander aux abrutis. » (page 80).

 

Alors vous demandez une « réforme de l’islam » : « Le Coran continue d’irradier une certaine force toxique sans qu’aucun des “musulmans modérés” s’attache à en appeler à la réforme. Les musulmans modernes ont devant eux un chantier superbe : l’initiation de cette réforme. » (page 62).

 

En 1998, il y a donc presque vingt ans, le petit gauchiste pédophile de mai 68 Daniel Cohn-Bendit, devenu depuis libéral écolo-européen, l’écrivait déjà avec son pote Bernard Kouchner :

« Comme l’Europe du XIXe siècle et du début du XXe siècle, l’islam a devant lui une grande réforme séculière à mener à bien. Cela se fera dans la lutte et la douleur . » (Daniel Cohen-Bendit, Bernard Kouchner, Quand tu seras président, p. 183. Lire à ce sujet notre chapitre in Le Fanatisme juif).

 

L’objectif, pour ces intellectuels juifs, étant le “grand mélange universel”, duquel ils se tiennent évidemment soigneusement à l’écart.

 

Sylvain Tesson pousse le bouchon encore plus loin, et va jusqu’à déclarer son admiration pour les victimes de Charlie-Hebdo :

« Le djihad ne fait pas de grands guerriers. Devant l’héroïsme kurde, les fondamentalistes piétinent. Leurs gloires : tuer des enfants, violer des femmes, descendre des journalistes. Là, ils s’illustrent. Vous êtes vengés, mon vieux Cabu et toi, mon bon Charb, et vous, chers Wolinski et Tignous. » (page 62).

 

Cette fois-ci, mon « cher Sylvain », nous ne sommes plus du tout synchros, c’est le moins que l’on puisse dire. Parce que ce jour-là, je l’avoue aujourd’hui, j’ai été en proie à une exultation de forte intensité, qui débouchait à intervalles réguliers sur la même conclusion : bon débarras ! Sur le moment, aucun publiciste dissident n’a osé exprimer le fond de sa pensée, du simple fait que le régime de “Manouel Balls” était décidé à traîner devant les tribunaux les mal-pensants pour “apologie du terrorisme” et autres foutaises. Mais autour de moi, on était tous bien d’accord. Je dis ceci pour vous donner une idée de ce que peut être l’esprit dissident en France dans la première partie du XXIe siècle.

 

Sylvain Tesson est donc ici très loin de notre univers politique. Il est vrai qu’en privé, il dédicace ses livres à Bernard Kouchner en écrivant : « Respectueusement », avant de signer. C’est là qu’on voit son degré de rebellitude.

 

Mais ne soyons pas trop sévère à l’égard de ce rescapé de Chamonix (il est tombé du toit en escaladant la maison de ses amis, ce qui lui a valu quatre mois d’hôpital et une hémiplégie faciale).

 

A la page 122, il marque un point : « Ils me fatiguent, les nostalgiques de la grandeur de l’Occident. Ils pleurnichent, ils se plaignent que les feux de la suprématie européenne sont en train de s’éteindre. Mais ceux-là même qui déplorent sans cesse le recul de notre puissance ne se précipitent jamais pour en applaudir les dernières manifestations. Les voit-on dans les théâtres et dans les librairies, ces mélancoliques ? Déjà, en 1900, Remy de Gourmont s’exaspérait que la bande de Déroulède s’excitât en permanence contre l’Allemagne et brandît un patriotisme revanchard sans jamais lire un livre, sans saluer une exposition ni s’intéresser aux nouvelles formes d’art qui balbutiaient en ces temps précubistes. » (page 122).

 

Là, on se dit que Sylvain Tesson a dû à un moment où un autre parcourir le site phare de la Reconquista à la française, le « navire amiral de la réinformation » (comme dit Le Gallou) : fdescouche ; site qui ne brille pas par ses pages culturelles, c’est le moins que l’on puisse dire, mais qui connaît un certain succès dans la masse énorme des dépressifs. Certains anti-démocrates carabinés ont copié la formule et, bien qu’ennemis jurés de la loi du nombre, préfèrent faire chauffer leur compteur Youtube avec des attentats, des agressions, des meurtres, des viols, plutôt que de s’adresser à un public d’amateurs d’art et de littérature.

« Ils sont peut-être incultes et dépressifs, mais ils sont nombreux ! Je leur donne ce qu’ils demandent. La culture ? Surtout pas ! Ça ne les intéresse pas. Croyez-moi, le petite peuple, il faut le caresser dans le sens du poil. Ne jamais essayer de l’instruire ! Telle est ma gloire ! »

 

Sylvain Tesson, au moins, est indiscutablement un homme cultivé.

« Le 7 janvier : La tuerie de Charlie. Pour lutter contre l’abattement moral : fermer les écrans et ouvrir des livres au hasard. Dans ces circonstances, des phrases sautent aux yeux, transmettent leurs forces mantiques. J’en trouve deux pour nos temps de requiem. D’Ernst Jünger dans ses Aphorismes : “Un crime suscite, même dans la population d’une grande ville, un certain esprit de famille. De Cioran dans Des Larmes et des saints : “L’avantage de penser à Dieu, c’est de pouvoir dire n’importe quoi à son sujet. » (page 61).

 

Bon, malgré tout ce déballage de culture, on n’a pas ressenti grand-chose de “mantique” chez Tesson. D’ailleurs, on ne sait même pas ce que ça veut dire, “mantique”.

 

Quand Yann Moix affirme devant des millions de téléspectateurs que Tesson est un « grand écrivain », j’estime donc avoir le droit de me récrier. Non, Tesson n’est pas un grand écrivain. C’est un écrivain honorable, c’est tout. Il y a quelques jolies phrases pour amateurs de poésie :

« les arbres puisent dans la terre la force de se hisser au ciel. »

 

Et quelques idées gentiment réactionnaires : « Il faut boire avec modération, fumer en se cachant, penser sans écarts, parler sans déraper. Pourquoi a-t-on encore le droit de manger épicé ? »

Et encore : « Les aménageurs de notre gouvernement ont inventé le terme d’ “égalité des territoires”. Comment supportent-ils que les Alpes sélèvent à 4000 mètres plus haut que la Camargue ? Lutteront-il au bulldozer contre cette discrimination. » (page 80).

 

Décidément, je ne pourrais jamais être éditeur !

Hervé Ryssen