Le puissant génie de Christine Angot

angot.pgOn a déjà parlé de cette romancière dans notre vidéo sur l’inceste. Christine Angot a en effet abordé ce sujet à plusieurs reprises dans différents livres, et avoué ses relations incestueuses avec son père.

Nous publions ici l’excellent article de Nicolas Ungemuth, « Christine Angot, la bulle médiatique et le néant », paru dans le Figaro en date du 7 septembre 2015 après la publication d’un livre de « l’écrivaine », dont le titre… n’a guère d’importance. 

On n’aurait pas fait mieux.

C’est le genre d’intitulé de rubrique qu’on peut trouver dans la presse féminine: «Il vaut quoi le dernier Angot?». Une interrogation à laquelle n’importe quel individu sensé répondrait: «Ben il est nul comme les autres, pourquoi cette question?» Cette évidence n’est pourtant pas du goût de tout le monde: le dernier ouvrage de «l’écrivaine» est traité comme un chef-d’œuvre par une grande partie de la presse, on en parle pour le Goncourt, et d’ailleurs, il est entré sur la première liste de ce prix décati (exercice: citez de mémoire les dix derniers prix Goncourt et détaillez leurs qualités. Vous avez quatre heures).

Avant de tâcher de trouver une explication à cet engouement délirant, il faut évoquer le livre. Christine Angot y parle de sa mère, comment elle a rencontré son père, comment elle a eu sa fille -elle, Christine Angot, à propos de qui d’autre pourrait-elle bien écrire?! -, alors que ce père vivait avec une autre femme avec laquelle il a eu des enfants. Et puis, page 156, au cas où ses lecteurs ne seraient toujours pas au courant, elle explique que le géniteur la «sodomisait» régulièrement (c’est le quatrième roman évoquant l’inceste, d’autres parlaient de son expérience homosexuelle ou de ses aventures torrides avec des rappeurs oubliés du XXe siècle). Elle en a voulu à sa mère de ne pas avoir réagi, sa mère a culpabilisé. Puis Christine Angot (puisque dans le livre, l’héroïne s’appelle Christine Schwartz puis Angot) a culpabilisé de l’avoir fait culpabiliser. Voilà, c’est fini, comme dirait Jean-Louis Aubert. Alors?

Alors, il faut évoquer la difficulté terrible à entamer, puis à finir ce livre: aucun être humain -lecteur occasionnel ou régulier- n’est préparé à une écriture aussi spectaculairement catastrophique, à un vocabulaire aussi pauvre, à une ponctuation aussi mal employée. Ce n’est pas un livre dur à lire comme peuvent l’être, au hasard, Normance de Louis-Ferdinand Céline, Finnegan’s Wake de James Joyce ou Exterminateur de William Burroughs: c’est un livre dur à lire tant il est mauvais.

Certaines phrases, d’ailleurs, sont incompréhensibles: «Leur famille habitait Paris depuis des générations, dans le dix-septième arrondissement, près du parc Monceau, était issue de Normandie.» (repérée par Frédéric Beigbeder pour le Figaro Magazine)…

Ou cet échange insane «Lui: J’aimerais beaucoup que tu viennes t’installer à Paris, et qu’on continue à se voir. Tu réfléchiras, Rachel? – Elle: Moi aussi j’aimerais Pierre.» Aimerait-elle Pierre, ou aimerait-elle s’installer à Paris si une virgule l’y autorisait? Mystère.

Un peu plus loin, il y a aussi cette phrase exceptionnelle: «Il venait de perdre sa mère. Elle lui a écrit une gentille lettre.»

Pour continuer d’achever le lecteur déjà sévèrement torturé, le livre de Christine Angot est constitué pour deux tiers de dialogues tellement affligeants que l’ouvrage prend des airs de pièce de théâtre logorrhéique écrite par un enfant vaguement demeuré:

«– Pierre!

– Oui.

– … Tu m’aimes?

– Regarde-moi.

– Je te regarde.

– Je t’aime Rachel.

– Moi aussi, tu sais

Ou, page 21:

«- Eh bien cette chanson.

-Oui.

-Cigarettes, whisky et p’tites pépées…

-… Oui…

-Eh bien…

-Pierre… Je ne dirai rien.»

Voire ce feu d’artifice page 58:

«- Ah la la mon Dieu, qu’est-ce que j’en ai marre, mon Dieu, mais j’en ai marre, j’en ai marre, j’en ai marre, mais j’en ai marre!… Mais j’en ai marre, mais marre, mais j’en ai marre, marre, marre, mais marre! J’en ai marre j’en ai marre j’en ai marre, mais qu’est-ce que j’en ai marre, mais qu’est-ce que j’en ai marre mon Dieu…» On notera l’audace lexicale: «l’auteure» tente avec les virgules, puis sans les virgules (sans les mots eût été ingénieux, parce que nous aussi, nous en avons marre). Plus loin, elle consacre une page entière à crier «Mémé!»… Christine Angot atteint une sorte d’Everest littéraire: à côté d’elle, Justine Lévy est Colette et Virginie Despentes, Marguerite Yourcenar.

Pour distraire le lecteur englué dans ce gruau stylistique, elle lui offre quelques détails en guise de friandises: son pantalon est rouge, à trois ans elle va seule chez l’épicier, il y a chez elle du mimosa, sa mère lui insère son premier tampon hygiénique. Hélas, tout cela est d’un ennui colossal dans le fond, et cet ennui rend la lecture encore plus ardue qu’elle ne l’était déjà dans la forme. C’est le drame actuel de nombreux écrivains français: persuadés que leur vie est passionnante, ils se sentent obligés de la consigner et d’en faire profiter les multitudes. Christine Angot prend ses lecteurs pour autant de psychanalystes. Mais les psys sont payés pour écouter les atermoiements intimes de leurs patients alors que nous déboursons 18€ pour subir ceux de «l’écrivaine» (ce n’est pas le cas des journalistes recevant les livres gratuitement, ce qui explique sans doute leur étrange tolérance envers ce livre consternant).

Pourquoi, alors, ces dithyrambes hallucinés dans les gazettes? Peut-être parce que Christine Angot est une femme. Les femmes, c’est bien connu, écrivent de bons livres. Enfin, pas toujours: lorsqu’elles écrivent des livres douloureux, elles sont douées, on parle alors «d’auteures» ; si elles publient des romans joyeux, elles sont indignes de toute considération et se voient reléguées à la littérature «girly». Dans cette optique, dire que Christine Angot écrit des livres d’une médiocrité sensationnelle, c’est être macho, voire pro inceste ; dans tous les cas, c’est faire insulte au féminisme. Et puis là, «l’auteure» écrit un livre sur sa mère (un sujet qui peut potentiellement toucher ceux qui en ont une ou en ont eu une, soit beaucoup de lecteurs en perspective). Le critique qui en dirait du mal serait donc macho, pervers et anti-mère. Impossible!

Enfin, l’histoire qu’elle ne cesse de ressasser de livre en livre est tragique, poignante, dramatique. Il faut respecter les drames, même si les drames ne font pas forcément de bons livres (voir «Cent Familles – de la DDASS à la vie»» de Jean-Luc Lahaye).

Avec son titre beau comme du Marc Lévy (Un amour impossible), et son côté collection Harlequin en version sinistre – il y a une voyante, des chansons de Dalida ou Catherine Lara et une néo Cosette ne demandant qu’à aimer son papa -, le livre de Christine Angot a donc bien fini par atterrir sur la liste du Goncourt, alors que contrairement à ce qui est mentionné sur la couverture, il ne s’agit pas d’un roman mais d’un récit. Et qu’il n’a par conséquent rien à y faire.

La prochaine fois, on lui suggère de signer un haïku: ce serait moins fatigant, moins cher pour les lecteurs, et tout aussi gagnant… Un vrai geste pour la planète.