Pierre Sidos et l’Oeuvre française

Pierre Sidos

Pierre Sidos est le fondateur du mouvement nationaliste L’Oeuvre française, créé en 1968. Il en a été le président jusqu’en février 2012, date à laquelle le flambeau a été passé à Yvan Benedetti. 

Contrairement à la plupart des autres formations nationalistes, L’Oeuvre française a toujours assumé des positions nettement opposés au judaïsme et au sionisme. Nous publions ici un long entretien avec Pierre Sidos, paru dans le numéro 5 de la revue Charles (avril 2013). 

Comment en êtes-vous venu à l’engage­ment politique ?
Le décès de mon frère aîné Jean a été un déclen­cheur. Quand il meurt le 16 juin 1940 en combat­tant les Allemands dans des conditions héroïques, le maire de La Rochelle, Léonce Vieljeux est venu dans notre maison familiale pour annoncer à ma mère la nouvelle. J’avais 13 ans et j’étais parvenu à me faufiler pour assister à la discussion. Le maire avait ajouté cette réflexion : « L’ouvrier allemand a gagné la guerre », sous-entendu : l’ouvrier français l’a perdue. C’est ce qui m’a donné envie de m’en­gager à mon tour. Je me rappelle que ma mère s’est évanouie. Personnellement, j’ai tout de suite compris que je ne reverrais plus mon frère. Je n’ai pas pleuré car à l’époque, il y avait une telle fami­liarité avec la mort qu’il y avait une part de fierté de savoir qu’il avait pu donner sa vie pour la France.

Que représentait votre frère Jean pour vous ?
Nous étions six enfants, cinq garçons et une fille. Mais dans cette fratrie, j’avais une sympathie toute particulière pour lui. C’était le plus sérieux, le plus discipliné (dit-il avec les larmes aux yeux). Lorsque nous étions enfants, nous nous amusions à reconstituer la marche sur Rome dans l’escalier de la maison familiale, c’était déjà très fascisant. Même si mon frère Jean est mort en combattant les Allemands, il partageait une ligne très natio­naliste. Quand j’ai eu l’âge nécessaire, j’ai donc eu moi aussi envie de m’engager politiquement. D’agir durant cette période troublée. C’est ce que j’ai fait au sein de la Jeunesse franciste de Marcel Bucard que j’ai rejointe en 1943. Dans ce mouvement qui s’apparentait à du scoutisme politique, j’ai participé à des activités sportives et à quelques congrès.

Quelle était l’ambiance politique au sein de votre famille durant votre jeunesse ?
L’ambiance familiale était très nationaliste et très marquée. Mon père était lié au député de Gironde, Philippe Henriot, qui deviendra par la suite secrétaire d’État de l’Information et de la Propa­gande du gouvernement de Vichy. J’étais également très proche des parents de ma mère, qui habitaient l’île de Ré. Il se trouve que mon grand-père Jean Rocchi, d’origine corse, était bonapartiste. L’un des premiers livres que j’ai lus, c’était chez lui et c’était Le Mémorial de Sainte-Hélène. Il parlait souvent du nationalisme et du Second Empire et, parmi ses amis, il y avait Pierre Taittinger, un député de Charente-Maritime qui a fondé par la suite les Jeu­nesses patriotes, une ligue d’extrême droite fran­çaise importante dans l’entre-deux-guerres.

Durant sa jeunesse, on a tendance à se placer dans le sillon politique de ses parents puis lorsque l’on grandit, beaucoup d’enfants finissent par en prendre le contre-pied. N’avez- vous jamais été tenté par une autre direction politique ?
Non ce n’est pas le cas. Au contraire, je considère que j’ai toujours défendu les mêmes idées depuis ma tendre jeunesse. En quatre-vingts ans, je n’ai guère varié. Il faut bien comprendre qu’à l’époque tout le monde était engagé politiquement. L’Europe était frappée par ce que l’on appelait « la croisade des fascismes ». Et pour de jeunes esprits comme le mien, nous nous disions qu’ils gagnaient partout. Que ce soit Mussolini en Éthiopie, Franco en Espagne, Hitler ou bien encore la personnalité de Léon Degrelle. Nous étions fascinés par cette promesse d’un ordre nouveau.

À la Libération, votre père François Sidos est fusillé.
Son arrestation avait été accompagnée de l’em­prisonnement de toute ma famille. Ma mère a été mise dans un camp et moi j’ai été mis dans une prison avec mon frère Jacques et mon père. J’ai partagé ses derniers jours de mai 1945 à janvier 1946. Militaire de carrière, mon père était devenu haut fonctionnaire sous le régime de Vichy. En 1944, il avait été nommé comme l’un des six inspecteurs généraux du maintien de l’ordre auprès de Joseph Darnand, chef de la Milice. Il a été fusillé le 28 mars 1946 dans l’ère improprement nommée « épuration » où s’est accomplie l’élimination physique d’un grand nombre de fidèles du maréchal Pétain par leurs adversaires politiques. Il était âgé de 56 ans et il était père de six enfants. Il est tombé sous des balles françaises en criant « Vive la France ! ». J’ai l’impression qu’il ne réalisait pas qu’il allait mourir.
Il me disait : « J’étais haut-fonctionnaire, je m’expli­querai devant le tribunal, je n’ai rien à me repro­cher ». Il n’a pas compris que c’était une période révolutionnaire et que dans ce genre de période, vous ne vous expliquez pas devant les tribunaux. Nous étions à trois dans une geôle, il faisait très froid, nous étions sous-alimentés. Ma famille entière a été jugée. J’ai été condamné à cinq ans au Struthof et mon frère Jacques, qui avait également appartenu au Parti franciste, à dix ans de prison. Je n’ai pas compris la raison pour laquelle j’avais hérité d’une peine inférieure à la sienne, c’était la loterie de l’époque. Après le verdict du tribunal, mon père est resté seul. Nous avons appris via une coupure de presse qu’il allait être fusillé. Comme dans la chanson « Le Temps des cerises », j’ai envie de dire que c’est « de ce temps-là, que je garde au cœur une plaie ouverte ». Dans une lettre qu’il nous a adressée avant de mourir, mon père nous exhorte à « réparer l’injustice » dont il a été victime.

Quels souvenirs gardez-vous de cette période d’emprisonnement au Struthof ?

J’avais 17 ans et après un court séjour à la prison d’Angoulême, j’ai été transféré au camp de concen­tration du Struthof, en Alsace, seul camp sur le territoire aujourd’hui français. Je n’ai été libéré que trois ans plus tard. Il y avait à l’époque une usine à côté du camp qui était intacte. On pouvait se former au travail du bois. Personnellement, je suivais des cours car il y avait parmi nous des professeurs qui étaient des prisonniers politiques. Il y avait notamment l’ancien recteur de l’Université de Lyon. On avait constitué une bibliothèque et j’en ai profité pour lire énormément de livres. J’ai fait mon université au Struthof en quelque sorte.

C’est à cette époque que vous dessinez cette croix celtique qui deviendra l’emblème de tous les mouvements d’extrême droite français d’après-guerre et de beaucoup de mouvements néofascistes européens par la suite.
Durant la guerre, j’avais observé que la croix celtique avait été utilisée par ce qu’on appelait les Équipes nationales. C’étaient des groupes de jeunes volontaires qui participaient à la protec­tion et au secours des populations victimes de la guerre, notamment des bombardements aériens. Durant mon temps de réclusion, j’avais travaillé à la recherche d’un emblème. J’avais remarqué que la plupart des mouvements nationalistes en France possédaient des emblèmes qui n’étaient pas reproductibles comme l’aigle, la fleur de lys, le sanglier. Il n’y avait pas d’emblèmes simples, or les idées poli­tiques se traduisent souvent par une image. Sur l’un de mes cahiers de notes, j’avais donc dessiné une croix celtique, c’est-à-dire un cercle entourant une croix. Elle symbolise le soleil en marche et la vie universelle. Je ne pensais pas qu’elle serait utilisée soixante ans plus tard à Moscou ou bien encore aux États-Unis.

À votre libération, vous décidez de lancer Jeune Nation. En 1951, il s’agit de l’un des premiers mouvements d’extrême droite d’après- guerre. Comment est née l’idée ?
Après avoir été libéré en 1949, je me rendais régu­lièrement dans un appartement huppé du Ve arrondissement, rue du Cirque, qui appartenait à Jeanne Pageot, femme d’un riche industriel spécialisé dans le sucre. Tous les samedis, elle tenait un salon qui s’intitulait « Le Souvenir napoléonien ». On y trouvait des bonapartistes et des nationa­listes, jeunes et plus âgés. Jeanne Pageot m’avait encouragé à lancer un mouvement en me disant qu’il fallait « regrouper cette jeunesse ». Elle m’avait proposé de me prêter son salon et elle m’avait éga­lement dit : « Si vous faites une plaquette pour lancer votre mouvement, je vous l’imprimerai ». Comme on baignait dans un milieu bonapartisant, on souhai­tait intituler notre mouvement La Jeune Garde. Le problème c’est que c’était le nom d’un chant de la jeunesse communiste. Par glissement, on a donc décidé d’appeler notre mouvement La Jeune Nation. L’article a ensuite été supprimé et par utili­sation courante c’est devenu Jeune Nation. Nous souhaitions suivre l’exemple et l’action politique de Napoléon Bonaparte, notamment à l’époque du consulat. Après l’avoir présenté au sein du salon du Souvenir napoléonien, nous avons donc officiellement déclaré sa création à la Préfecture de police de Paris, le 28 mars 1950. Nous avions l’impression que l’empire colonial français était en danger et nous souhaitions le protéger. Nous étions organisés comme une phalange prête à prendre le pouvoir le moment venu.

Comment expliquez-vous le succès de Jeune Nation ?
À l’époque, il y avait les communistes d’un côté et les gaullistes et royalistes de l’autre. Dès le départ, Jeune Nation s’est distingué par le refus d’une soumission aux Américains par antisoviétisme. C’était notre caractéristique car la totalité des gens que l’on considère aujourd’hui comme à droite ou à l’extrême droite ont embrassé le bouclier amé­ricain. Beaucoup d’anciens de l’armée nous ont rejoints avec le déclenchement de la guerre d’Al­gérie. On pourrait citer François d’Orcival, qui n’avait que 18 ans quand il a rejoint JN et qui fondera la FEN avant de devenir journaliste, l’en­seignant François Duprat qui deviendra numéro deux du Front national, l’historien Dominique Venner, qui dirige maintenant La Nouvelle Revue d’histoire, Jean-Jacques Susini, futur fondateur de l’OAS alors étudiant en médecine ou bien encore le comédien Richard Bohringer. Depuis, ce dernier a réclamé la nationalité sénégalaise, ce qui ne manque pas de me faire sourire (dit-il en sortant la fiche d’inscription d’origine de ce dernier, datée du 30 septembre 1958). Quoiqu’il en soit, nous avons eu un rôle important en Algérie, je me rappelle que le commissaire Poiblanc m’avait dit : « Il n’y aurait pas eu Jeune Nation, il n’y aurait pas eu d’OAS en métropole ».

Votre anticommunisme vous poussait à des actions violentes…
Oui, c’est vrai qu’on manifestait un anticommu­nisme virulent. Par exemple, mon frère Jacques, accompagné de militants de Jeune Nation, avait intercepté le chauffeur qui allait distribuer L’Hu­manité dimanche. Il l’a forcé à rabattre son camion sur le bas-côté de la route. Ils ont vidé la cargaison qui s’y trouvait, à savoir 20 000 numéros de L’Hu­manité dimanche qui devaient être mis en vente et ils les ont jetés dans la Seine.

Vous avez également attaqué le siège du Parti communiste.
En réaction à l’intervention soviétique en Hongrie en novembre 1956, une manifestation populaire avait été organisée sur les Champs-Élysées. Une centaine de militants de Jeune Nation s’était greffée à cette manifestation et avait détourné une partie du cortège vers le siège du Parti communiste. Nous n’étions pas armés mais on s’est servis de cou­vercles de poubelles pour se défendre. Le service d’ordre du PC présent dans le siège nous jetait des plombs sur la tête. Nous sommes alors rentrés à l’intérieur du bâtiment, nous l’avons mis à sac et incendié en partie. L’affrontement a été violent.

Et un an plus tard, c’est l’ambassade améri­caine que vous prenez pour cible.
Nous avions appris que les États-Unis fournis­saient des armes au FLN et jouaient double jeu. On a fait placarder des affiches dans tout Paris, à l’époque c’était peu coûteux, où on appelait à manifester contre l’ambassade américaine. Le 25 novembre 1957, plusieurs milliers de personnes se sont réunies place de la Concorde pour rejoindre l’am­bassade américaine. Les forces de l’ordre se sont interposées, des échauffourées ont éclaté. Je me rappelle qu’il y avait des personnes en sang. Après ce coup de force, on parlait de nous partout parce que le lendemain le Premier ministre anglais Harold Macmillan était de passage en France. Et son gou­vernement était également accusé de fournir des armes au FLN. Tous les journaux internationaux se sont mis à s’intéresser à Jeune Nation.

Comment était structuré le mouvement ?
Il n’y avait aucun permanent, pas de locaux. Chacun avait un travail à côté. C’était un mouve­ment spontané, de nombreux jeunes nous rejoi­gnaient.

Comment le mouvement a-t-il été dissous ?
Ce n’est pas de Gaulle qui avait ordonné la dis­solution de Jeune Nation mais le gouvernement Pflimlin, le 15 mai 1958. Mais tout de suite, on prend position contre lui. Après la dissolution de Jeune Nation, j’ai une discussion avec Noël Jac­quemart, journaliste, fondateur de L’Écho de la presse et de la publicité. Il me dit : « Créez un journal ». C’est ce que nous avons fait, nous lançons le journal Jeune Nation le 5 juillet 1958, date d’an­niversaire de la prise d’Alger. Noël Jacquemart revient me voir inquiet : « C’est bien d’avoir lancé un journal mais pas au mois de juillet, vous allez droit au naufrage ». Et pourtant ça a pris. Le journal était vendu dans les kiosques mais aussi par les mili­tants, trop heureux de se manifester. Mon premier éditorial était sans équivoque : « Notre insatisfaction est totale ». Nous rejetions la nouvelle constitution de la Ve République et ce que de Gaulle projetait de faire avec l’Algérie. Nous étions les seuls avec le Parti communiste à dire non.
« AVEC JEUNE NATION, NOUS AVIONS FOURNI DU MATÉRIEL
POUR L’ATTENTAT DU PETIT CLAMART CONTRE DE GAULLE »

Compte tenu du succès du journal, pourquoi décidez-vous de lancer un nouveau parti ?
En raison de son succès, nous étions victimes de nombreuses saisies du journal par le gouvernement. La loi disait que le gouvernement pouvait en saisir trois exemplaires mais souvent il saisissait tout le journal chez l’imprimeur. Lorsque le procès arrivait, vous deviez payer une amende. Privés de structures depuis la dissolution de Jeune Nation, nous avons estimé nécessaire de créer un nouveau mouvement. En janvier 1959, nous fondons donc le Parti nationaliste.
Le 6 février, nous avons tenu un grand meeting à Paris qui a rassemblé des milliers de personnes. La réaction du gouvernement gaulliste n’a pas traîné. Quelques jours plus tard, le 13 février 1959, Michel Debré annonce la dissolution du mouvement. Je suis alors rentré en semi-clandestinité puis en totale clandestinité lors du déclenchement à Alger de la semaine des barricades, le 24 janvier 1960. J’y suis resté jusqu’au 5 juillet 1962. Je n’ai pas quitté la France, j’étais surtout à Paris. Des anciens de Jeune Nation m’hébergeaient. On se préparait à ce qui sera par la suite appelé le putsch des généraux du 21 avril 1961.

Quels souvenirs gardez-vous de cette vie en clandestinité ?

La clandestinité vous met hors du monde et si vous ne faites pas attention, vous acquérez la conviction que la vie et la mort des autres n’ont pas d’impor­tance. Vous perdez la notion de la vie normale et de la sociabilité. Je l’ai remarqué car il y a des gens qui mettaient des bombes, qui tuaient sans réfléchir parmi nous. Mais ce fut formateur. Au cours de ma vie, j’ai totalisé sept années de captivité politique ou de clandestinité. J’ai eu deux inculpations pour atteinte à la sûreté de l’État. Une pour reconsti­tution de ligue dissoute et l’autre pour activité de lutte contre de Gaulle. Je sais ce que veut dire la résistance au système.

Quel était l’objectif du putsch des généraux ?
Renverser de Gaulle. Nous souhaitions lancer ce putsch simultanément à Paris et à Alger. Jeune Nation avait proposé son aide sur Paris car nous avions constitué un stock d’armes et de tenues militaires camouflées, des reliquats de la guerre.
Nous souhaitions nous emparer de l’École mili­taire lors du putsch mais nous avons été écartés au dernier moment par les généraux d’Alger. Notre mouvement était considéré comme trop marqué politiquement. À Alger, des membres de Jeune Nation ont toutefois participé aux opérations mais sans succès. Comme le disait si bien Maurice Barrés, « les militaires sont faits pour commander mais non pour gouverner ». Je me rappelle par exemple que l’un des conjurés, le colonel Godard, ignorait que dans sa circonscription militaire, il y avait des transmetteurs radio. Lors d’une réunion clandestine, il était venu me voir en stationnant sa voiture devant la maison où il avait rendez-vous. J’ai alors compris que les militaires français n’étaient pas faits pour la vie en clandestinité et que notre putsch était voué à l’échec, ce qui n’a pas manqué d’arriver. Finalement, je suis arrêté pour dénonciation car j’avais été mêlé à l’attentat contre de Gaulle.
Vous avez participé à l’attentat du Petit- Clamart contre de Gaulle, le 22 août 1962 ?
Oui avec Jeune Nation, nous avions constitué du matériel, nous étions organisés. De Gaulle était le dernier obstacle à l’Algérie française pour nous, « Morte la bête, morte le venin » en somme. J’ai donc rencontré le colonel Bastien-Thiry, qui a organisé et dirigé l’attentat, et nous lui avons fourni des armes car les militaires qu’il connaissait refusaient de participer. Mais finalement l’affaire a capoté.

Quelles étaient vos conditions ?
J’étais opposé à l’idée qu’on fasse un attentat lorsqu’il y avait Madame de Gaulle et j’ai dit que si l’on ne respectait pas ces conditions, je ne fourni­rais pas les armes. J’ai donc récupéré une partie des armes mais on m’a dénoncé à la police et j’ai été ramassé. J’ai appris l’attentat en captivité en même temps que son échec. J’étais en cellule avec Bastien-Thiry en attente de son procès. Le malheureux ne pensait pas être fusillé. Il m’était reconnaissant de l’avoir aidé et surtout un autre attentat était prévu à l’École militaire, il espérait qu’il puisse aboutir. Mais cet attentat a été déjoué avant d’avoir commencé.
Peut-on dire que vous avez participé active­ment à cet attentat ?
Vous savez, quand on fournit le matériel, c’est déjà pas mal. Mais une partie des armes a été ramassée et n’a pas pu servir. Les personnes qui ont perpétré l’attentat avaient volé une voiture et ils avaient mis une plaque d’immatriculation qui correspon­dait à une plaque déjà en circulation. Un enfant a reconnu la plaque d’immatriculation de son père et il lui a dit. Le père, bon citoyen, a suivi la voiture jusqu’aux Sables d’Olonne, il a prévenu la gendar­merie. Parmi les personnes ramassées, l’un d’entre eux avait le billet de location d’un box dans lequel il avait entreposé les armes. Au moins une cinquan­taine d’armes variées ont alors été saisies.

Pourquoi en 1964, Alain Madelin, Gérard Longuet et d’autres viennent vous chercher pour fonder Occident ?
Il y avait un grand trouble au sein de la FEN (Fédé­ration des étudiants nationalistes), la branche estu­diantine de JN qui n’avait pas été dissoute. Dominique Venner, ayant été libéré avant moi, avait mis la main dessus et avait changé l’orientation du mouvement qui ne tenait plus de position nationaliste. Il a défendu une ligne américaniste sous prétexte d’anticommunisme et il avait des positions beaucoup plus racialistes. Il y a eu une rupture dans le groupement de Venner et des jeunes sont venus me trouver. Gérard Longuet, Alain Madelin, Hervé Novelli, Alain Robert et Xavier Raufer, sont venus me voir pour créer un mouvement. Ils cherchaient un nom, je leur ai proposé de l’appeler « Occident ». Ils étaient dans la ligne de ce qu’avait été Jeune Nation. À leurs yeux, je représentais une sorte de caution pour leur action. À l’époque j’avais 40 ans et ils avaient beaucoup de respect pour moi, j’étais une sorte de mentor politique.

Quels souvenirs gardez-vous de cette ren­contre avec Gérard Longuet ?
Gérard Longuet était venu me voir en février 74 dans mon local de la rue de Richelieu. Il m’a demandé ma définition du nationalisme, je lui ai répondu que c’était « une conviction politique réaffir­mant la prédominance du fait national consacré par l’histoire ; avec en plus la ferme volonté exprimée de maintenir ou de revenir à la plénitude d’une unité nationale indépendante composée d’un État consti­tué, d’un peuple défini, d’un territoire reconnu ». La définition est un peu académique mais c’est à peu près cela. Il était d’accord. Je me rappelle que lors de mes discours, il applaudissait à s’en chauffer les mains. Il était moins potache que les autres jeunes qui cherchaient à faire le coup de poing au quartier latin. Contrairement à Alain Madelin qui était très débraillé, Gérard Longuet avait de la tenue, son engagement était réfléchi. Mais j’ai rapi­dement écourté l’aventure Occident. Les dirigeants du mouvement ont pris leur distance avec moi car ils me jugeaient trop pondéré et trop hostile à leur ligne américaniste. De toute manière, cette activité purement estudiantine ne me passionnait pas.

Quelle opinion les Madelin et Longuet ont-ils de vous aujourd’hui ?
J’ai une opinion plus sévère vis-à-vis d’eux (Madelin, Longuet, etc.) qu’eux vis-à-vis de moi. Je les ai parrainés au début de leur carrière politique mais je ne cautionne pas l’acte de gangstérisme qui a eu lieu en Libye, à savoir l’intervention française pour renverser Mouammar Kadhafi. Je le sais par des échos qui me sont parvenus. Longuet a une maison en Provence et il s’est exprimé auprès d’un ancien professeur d’histoire, M. Jean-Pierre Papadacci qui est un ancien membre de Jeune Nation et de l’Œuvre. Il a dit qu’il continuait à avoir une certaine estime pour moi.

Vous avez conservé des relations avec eux ?
J’ai eu la tentation de revoir Gérard Longuet lorsqu’il était ministre de la Défense pour lui dire qu’une affectation à Moscou intéresserait mon fils mais je ne l’ai pas fait. Parce que sur le plan politique, c’est du donnant donnant et je n’avais pas envie d’être redevable. Dans les années 90, j’ai revu Madelin avant qu’il ne devienne ministre et il m’avait dit : « On continue à poursuivre le combat mais autrement ». Je n’ai pas prêté beaucoup d’at­tention à ses bavassages.

Dans les années 80, la presse faisait état de bonnes relations entre vous et Jacques Toubon, alors secrétaire général adjoint du RPR. Qu’en est-il ?
Oui nous entretenions de bonnes relations car il était maire du XIIIe arrondissement mais ça ne dépassait pas la relation qu’il pouvait avoir avec l’un de ses administrés. Pour lui, j’étais un électeur influent, il m’appréciait. Il avait d’ailleurs insisté pour marier mon fils. Lors de la cérémonie, une personne de ma belle-famille avait été étonnée de voir à quel point il se montrait urbain à mon égard.

Comment vous est venue l’idée de créer l’Œuvre française ?
Dans Le Monde, il y avait un article qui s’intitulait «La France s’ennuie » au début de l’année 68. Quand on a connu de par mon âge quatre régimes politiques différents en France et sept pontificats, on acquiert tout de même une certaine prescience des choses. Je savais que le milieu estudiantin remuait et j’ai donc pensé qu’il fallait créer un mouvement. Je cherchais un nom non réductible par des initiales et qui ne puisse pas être confondu. En prenant un dictionnaire, je me suis rendu compte que l’Œuvre c’était le résultat de la pensée et de l’action. D’abord adoptée comme emblème du mouvement Jeune Nation, la croix celtique a natu­rellement été choisie comme symbole de l’Œuvre française. Aujourd’hui la croix celtique est indis­sociable de la devise et du but ultime poursuivi par l’Œuvre : rendre la France aux Français. Elle symbolise la souveraineté de la couronne et de la croix, l’idée d’enracinement aussi. Elle représente la volonté d’un peuple et incarne même le mythe du nationalisme.Pierre Sidos à côté du drapeau français et devant l’embême de l’OEuvre française

Où a eu lieu le lancement ?
Nous avons lancé le mouvement le 6 février 68 en référence aux manifestations des ligues d’extrême droite du 6 février 1934. Un mois plus tard, nous avons organisé une réunion à l’aéroclub de France. Dans le public, il y avait Mme Doriot, une nièce de Charles Maurras et Victor Barthélémy. Nous nous placions dans la lignée du Maréchal Pétain, nous ne reniions rien.

Vous avez quasiment le même âge que Jean-Marie Le Pen. Pourquoi l’extrême droite a-t-elle choisi Le Pen et pas Sidos ?
On se situait en opposition radicale au système tandis que Jean-Marie Le Pen acceptait le cadre institutionnel. Nous, on ne s’accommode pas du système en place, de ce point de vue-là, il y a une rupture totale. Nous refusons cette pseudo démo­cratie. De plus, avec l’héritage d’Hubert Lambert, Le Pen disposait d’une fortune que nous ne pos­sédions pas. Dans le système politique actuel, il faut avoir beaucoup d’argent pour être indépendant.

On vous présentait comme un héritier potentiel d’Hubert Lambert, pourquoi a-t-il préféré Jean-Marie Le Pen à vous ?
Il était un peu faible de caractère et il avait tendance à demander régulièrement à ses amis de devenir ses héritiers. Il m’avait proposé plusieurs fois un testament, j’avais refusé et il avait même été jusqu’à demander mon livret de famille à mon épouse qui lui avait opposé une fin de non-recevoir. Personnellement, je lui avais plutôt conseillé d’uti­liser son argent pour créer une fondation politique. Jean-Marie Le Pen n’a pas eu la même retenue. Il lui a offert un titre ronflant au sein du Front national et il a accepté l’héritage.

Vous pensez que Jean-Marie Le Pen a manipulé Hubert Lambert pour être légataire de sa fortune ?
Hubert Lambert était un velléitaire fortuné. Il n’avait pas fait son service militaire, il buvait énormément. Sa chère mère me disait souvent : « Pierre, je suis content lorsque vous venez, vous êtes le seul à ne pas le faire boire ». Il a largement subventionné plusieurs mouvements et organes de presse d’ex­trême droite à l’époque, comme La Nation française de Pierre Boutang par exemple. Un beau jour, il me dit : « Est-ce que vous connaissez Madame Le Pen ? ». Je lui réponds : « Non seulement je ne la connais pas mais en plus de cela, je suis réservé et je ne porte pas de jugements sur les dames ». Hubert sourit alors et me répond : « Ah vous êtes toujours le même Pierre. Moi je vais vous dire, c’est une cocotte ». Il employait le terme utilisé sous le Second Empire pour qualifier les filles entretenues. Elle allait au cinéma avec lui, Hubert Lambert l’emmenait au restaurant et autre. Il m’a fait comprendre qu’elle a eu des familiarités physiques avec lui et je pense que ça a joué dans la décision de faire de Jean- Marie Le Pen son héritier.

Quelles étaient les relations entre Hubert Lambert et Jean-Marie Le Pen ?
Hubert Lambert vivait seul avec sa mère et il ne sortait pas de chez lui. Le fait d’être replié lui faisait perdre le sens des réalités. Il rêvait d’être ministre de l’Intérieur et il le répétait régulièrement. Lorsqu’on parlait, il me coupait en disant : « Si j’étais ministre de l’Intérieur, je ferais plutôt ça ». Je pense que Le Pen a joué de ce désir de reconnaissance sociale auquel il aspirait pour obtenir un financement de sa part. Surtout qu’à l’époque, son entreprise d’édi­tion phonographique battait de l’aile.

Contrairement à Jean-Marie Le Pen, avez-vous déjà été en position de soutenir un gouvernement ?
Non, jamais. Alors qu’une partie de l’extrême droite a soutenu en son temps Giscard d’Estaing en 1974, nous nous y sommes refusés. De toute manière, dans nos principes on évite d’évoquer les personnes d’un système, on préfère parler du système en général.

J’ai pourtant appris au cours de mon enquête que vous avez fréquenté Michel Poniatowski. Quel était l’objectif de ces rencontres ?
Oui j’ai côtoyé Poniatowski au sein du club des amis du Second Empire. Mon grand-père était corse et donc il y avait une tradition bonapartiste au sein de ma famille. Quant à Poniatowski, il était le des­cendant du maréchal napoléonien du même nom. Je me rappelle que j’avais demandé à Poniatowski ce qu’il pensait du fait que Le Pen serre la main de Simone Veil. Il m’avait répondu qu’il avait fait le nécessaire pour que cela ne se reproduise plus. Mes relations avec Poniatowski se sont arrêtées à ce club antigaulliste.

Quelle opinion Poniatowski avait-il de vous ?
Il était reconnaissant vis-à-vis de moi parce que j’avais lutté pour l’Algérie française. Grâce à lui, j’ai donc eu entre les mains des notes dactylographiées de Giscard. C’est la raison pour laquelle beaucoup d’anciens de l’OAS ont fait sa campagne présiden­tielle en 1974 et ont assuré son service d’ordre. Je pense notamment à Pierre Sergent.

Est-ce qu’il y a eu une évolution idéolo­gique de l’Œuvre française en cinquante ans ?
Non en ce sens que la nationalité constitue toujours notre base idéologique fondamentale et que les événements vont dans ce sens. Il faudrait être complètement aveugle pour changer de discours aujourd’hui. J’ai été assez frappé par les consé­quences qu’a eues Vatican II au sein de l’Église catholique, cette rupture l’a beaucoup pénalisée. Quand les prêtres disaient tous la même chose, les églises étaient pleines. À partir du moment où il y a des voix divergentes, c’est la débandade.

Quelle a été l’efficacité politique de l’Œuvre française ?
Je pense qu’elle est très importante. L’Œuvre a maintenu vivante la doctrine du nationalisme et a défendu, souvent dans la tempête, le terme même de nationalisme, rejeté par tous à l’exception de quelques royalistes. Un temps, le Front national fut philosémite et défendit la politique d’Israël, ça n’a jamais été le cas de notre mouvement. Nous sommes porteurs de l’héritage intellectuel de Maurice Bardèche, Charles Maurras, Maurice Barrés ou bien Édouard Drumont. Je crois à la stabilité sociale, je suis marié depuis cinquante-cinq ans et je ne m’en porte pas plus mal. Quand des gens prêchent une chose et font le contraire, ils cassent la baraque. À l’Œuvre ce n’est pas le cas, on écarte discrètement ceux qui ne sont pas conformes socialement à l’idée qu’on se fait d’un nationaliste. Nous ne sommes ni du système ni dans le système. Nous sommes un corps d’élite politique tel le mouvement monastique qui a sauvé l’Europe des invasions barbares. L’Œuvre fran­çaise doit être et continuer à être ce corps d’élite au sein du mouvement national.

Quel est votre projet politique ?
Nous sommes partisans d’une deuxième révolu­tion nationale fondée sur une juste conception de la nationalité : spirituelle, historique et philo­sophique. L’expression électorale c’est le FN, l’expression doctrinale c’est l’Œuvre française. Le tout électoral est irréaliste. C’est la partie d’un tout et non le tout d’une partie qui permet de lutter contre le système. Nous considérons qu’il faut constam­ment donner la priorité au national sur l’étranger, aux principes sur les princes, aux idées sur les individus, à la sélection sur l’élection, à la politique sur l’économique, au talent sur l’argent et à l’ordre sur le désordre.

Quelles seraient vos premières mesures si vous arriviez au pouvoir ?
Si j’arrivais au pouvoir, ma première mesure serait de faire en sorte de détruire les lobbies. Je ne cher­cherais pas à dissoudre le CRIF mais à informer les gens sur leurs activités. Après tout, tout État a besoin d’une opposition. Ma seconde mesure serait ensuite de détacher notre nation de toutes les servitudes sur le plan international.

Quel système de gouvernement prônez-vous ?
Le corps social n’est qu’une imitation du corps humain et il faut une tête. Je ne crois pas à la monarchie héréditaire. Je suis partisan d’une élite émanant de la nation. Je crois qu’il faut évoluer vers un système comparable à celui de la papauté. Un ensemble de dirigeants politiques coopterait d’autres dirigeants. Un mouvement comme l’Œuvre française constitue une élite politique qui serait à même de remplir ce rôle. S’il y avait une transpo­sition moderne à faire, ça serait les Frères musulmans. C’est-à-dire des gens qui, existant quel que soit le gouvernement, subsistant quelles qur soient les époques, profiteraient des situations. Un homme qui fait de la politique ne doit pas considérer sa propre vie. Le nationalisme est un subs­titut à la défaillance du système monarchique et à la carence des systèmes démocratiques. Pour moi l’avenir, c’est le nationalisme.

Existe-t-il des régimes politiques actuels qui obtiennent votre assentiment ?
La Russie et la Chine constituent aujourd’hui les pays avec lesquels je m’entendrais. Chavez, Poutine ou le ministre-président de Hongrie Viktor Orbân constituent des références parce qu’ils résistent à l’impérialisme anglo-saxon.

Y en a-t-il un dans l’histoire de l’humanité qui y correspond le mieux ?
Pour moi, Hitler est le Napoléon allemand et Musso­lini, le dernier des Césars. Mais la doctrine raciste exprimée dans Mein Kampf n’est pas à la conve­nance d’un Français. Il exprimait des sentiments anti-Français qui sont condamnables. Nous insis­tons sur l’histoire passée car nous considérons qu’un accord sur le passé commande toute vue sur l’avenir. Comment avoir ensemble de saines réac­tions devant des événements surprenants si l’on ne possède pas en mémoire les mêmes références ?

Quelle est votre position concernant la politique d’extermination des juifs ?
En Égypte, Bonaparte a fusillé des prisonniers et lors de la retraite en Russie, il a ordonné la destruction des villages. Ces hommes extraordinaires dans l’histoire sont parfois amenés à commettre ce genre de choses mais il n’y a rien de spécifique. N’oublions pas que les communautés juives aux États-Unis avaient déclaré la guerre économique en 1938. Hitler a sans doute eu une volonté d’élimination de l’influence juive mais il n’y a pas eu d’extermination sinon ils ne seraient pas aussi nombreux et influents partout. En Allemagne, la théorie de la race élue s’est heurtée à la théorie du peuple élu. Je dis qu’il y a eu ballottage. Le premier round a été gagné par les Allemands vis-à-vis des juifs. Aujourd’hui les juifs ont gagné le second. Le mythe de la Shoah et le tabou de l’Holocauste font qu’on ne peut plus parler d’Israël calmement.

En 1957, L’Humanité vous a décerné la palme de « l’hystérie fasciste » et dans vos propos, vous semblez parfaitement assumer le fait d’être antisémite ? Qui ne l’est pas de nos jours ?

Je ne le suis ni plus ni moins que Saint Louis. Saint Louis avait une hostilité religieuse mais lorsqu’une personne juive se convertissait, il en était le parrain. C’est ma position, elle n’est pas raciale. Si je venais au pouvoir, il n’y aurait pas de politique spéci­fique vis-à-vis des juifs. Je suis hostile à la double nationalité et hostile aux personnes qui font allé­geance aux États-Unis ou à l’État d’Israël. C’est une position nationaliste, ni plus, ni moins.

Croyez-vous vraiment qu’il y a des hommes supérieurs et des hommes inférieurs ?
Je refuse de croire que deux pieds sont supé­rieurs à une tête parce qu’à ce compte-là, les cinq doigts de pied seraient supérieurs au pied. Je pense qu’une tête est supérieure à deux pieds et que chaque être est unique. Je me refuse de croire qu’un homme en vaut un autre. Je crois à la supériorité de notre civilisation gréco-latine sur les autres.

Vous défendez donc des thèses suprémacistes. Quel était l’objectif des différents voyages que vous avez pu faire ? Défendre cette doctrine à l’international ?

J’ai rencontré plusieurs hauts personnages inter­nationaux au cours de ma vie. Je pensais faire une chose utile car j’ai rencontré des personnes résolues sur le plan politique dans la lutte contre le communisme ou l’État d’Israël. Le 22 octobre 1972, par exemple, j’ai rencontré le général Peron à Madrid avant son retour triomphal à Buenos Aires grâce à des amis présents en Espagne. Nous avions eu une entrevue personnelle au cours de laquelle il m’avait dit : « Vous avez contre vous les mêmes adversaires qui ont provoqué mon départ d’Argentine : le grand capitalisme yankee, les diri­geants marxistes et l’internationale sioniste ». Il m’avait dédicacé des livres et des photos. Peron m’avait également demandé : « Quelle est la capitale de la subversion dans le monde ? ». Il a lui-même répondu : « C’est Paris depuis 1789 ». Dans la même ville, j’ai également très bien connu le colonel SS Otto Skorzeny. Nous avions un projet pour consti­tuer un siège de l’Œuvre française à Madrid mais ça ne s’est pas fait. Je me rappelle qu’il m’avait dit : « Si les braves ne luttaient plus, ce serait les lâches qui gagneraient ».

Vous avez également rencontré le roi Fayçal d’Arabie Saoudite, quels souvenirs en gardez- vous ?
Un militant de l’Œuvre française avait sympathisé avec l’ambassadeur d’Arabie Saoudite en France. Je l’ai rencontré à plusieurs reprises et il m’a un jour demandé de rapporter à sa majesté « l’état de la situation en France et en Israël ». J’ai accepté. J’ai rencontré le roi Fayçal d’Arabie le 28 avril 1971 dans son palais de Ryad. L’entretien devait durer un quart d’heure, il a duré une heure et quelques. Il renvoyait les gens d’un geste lorsqu’ils rentraient dans la pièce. J’avais fait ce voyage avec mon frère François qui parlait l’anglais et qui servait d’in­terprète. Le roi cherchait à contrebalancer l’in­fluence américaine et il m’a dit que la France avait un rôle important à jouer car elle était la porte de l’Europe. Il m’avait déclaré : «Je n’ignore pas que vous êtes un Français courageux, qui dénoncez la conspiration sioniste internationale et qui comme moi, avez découvert dans le sionisme et le commu­nisme, les deux faces d’une même médaille ». Je me rappelle son visage au moment où il m’a dit que son but dans la vie était de prier à Jérusalem. Ses yeux brillaient. L’ambassadeur de France n’était pas tenu au courant de notre rencontre. J’étais d’ailleurs passé par l’Allemagne avant de m’envoler pour l’Arabie Saoudite.Pierre Sidos

Avait-il souscrit un abonnement à la revue de votre mouvement intitulée Le Soleil ?
Oui, le roi Fayçal recevait Le Soleil comme d’ailleurs d’autres partisans amis en Belgique, au Portugal, en Italie ou bien encore au Canada avec les indé­pendantistes québécois.

L’un de vos anciens militants m’a dit que le financement de votre mouvement passait par cette revue.
C’est faux. Je me suis appliqué à ne jamais recevoir d’aide de l’étranger car je considère que lorsque l’on accepte ce genre d’offrandes, on hypothèque son avenir. En tant que nationaliste, je me suis fait un point d’honneur de ne jamais dépendre de l’étranger.

Le même militant m’a dit que vous aviez rencontré Salazar.
Oui je l’ai rencontré au Portugal dans les années 60, c’était un entretien court. Il était très au courant de ce qui se passait en France grâce à Jacques Ploncard d’Assac. On a échangé des banalités. J’ai également rencontré Marcello Caetano qui l’a remplacé. Sans donner de détails, je pourrais vous dire que j’ai également rencontré plusieurs hauts personnages internationaux en Afrique du Nord.

Quelles relations avez-vous entretenues avec le Service d’action civique (SAC) ?
J’ai rencontré plusieurs fois Pierre Debizet après ma sortie de captivité. C’était un ancien résis­tant. Il est revenu en France à la demande de M. Pompidou pour faire le ménage dans le SAC. Je l’ai connu par l’intermédiaire de Michel Winter, un membre de l’Œuvre.
J’ai vu M. Debizet assez régulièrement dans un bistrot près de l’ancien siège du SAC, rue de Lenin­grad. Le bistrot en question était tenu par un membre de l’Œuvre et il s’y rendait quand je devais le rencontrer. Parfois, je me rendais directement à son bureau.

À qui servaient ces discussions ?
(Silence gêné) Nous discutions de choses et d’autres. Nous nous rencontrions assez régulière­ment au début des années 80 lorsque les socia­listes ont accédé au pouvoir. M. Debizet déplo­rait que le pouvoir soit aux mains des socialistes. C’était quelqu’un qui était extrêmement déçu de ce qu’il avait pu faire ou ne pas faire durant sa vie.

Est-ce que vous lui avez rendu des services ?
Debizet voyait d’un très mauvais œil Chaban-Delmas et nous lui avions rendu un service. Grâce à une secrétaire que nous connaissions, nous avions récupéré une cassette audio où Chaban tenait des discours très gauchisants. Michel Winter la lui avait remise. Cette cassette était compromettante car Chaban-Delmas s’écartait de la ligne gaulliste notamment en matière de politique étrangère. Après m’avoir remercié, Debizet a pris la cassette mais je ne sais pas l’utilisation qu’il a pu en faire.

Pierre Debizet vous a-t-il rendu la pareille ?
Non mais lorsque je me suis présenté à l’élection présidentielle en 1969, j’avais recueilli 112 signa­tures, et le Conseil constitutionnel en avait invalidé 15. Du coup, ma candidature avait été invali­dée. Henry Coston et Jacques Ploncard d’Assac m’avaient convaincu de me présenter pour présen­ter une ligne nationaliste. Quand j’ai rappelé cet épisode à Debizet, il m’a répondu : « Vous m’auriez demandé de vous aider à l’époque, j’aurais arrangé la chose. J’aurais pu disposer d’autant de signa­tures de maires que je l’aurais souhaité ».

Quel intérêt Debizet aurait-il eu à vous soutenir ?
Il était partisan de l’Algérie française et de ce fait, il me considérait comme un camarade de combat. Nous étions proches politiquement.

Avez-vous subi des violences ?
En 1975, une bombe avait fait exploser les locaux de l’Œuvre. Elle avait été mise dans le couloir. Lorsqu’elle a explosé, je tenais un papier à la main. La déflagration a emporté la porte blindée qui a été projetée contre le mur d’en face. Elle est passée à quelques centimètres de moi. J’en garde des séquelles auditives.

Comment recrutiez-vous vos membres ?
Nous recrutions beaucoup de monde au sein des préparations militaires. Elles leur permettaient d’avoir un grade à leur entrée dans l’armée. La suppression du service militaire par Chirac nous a beaucoup desservis car c’était une pépinière pour l’Œuvre. Il y avait des adhésions quasi automatiques. Les jeunes adhéraient par ambiance. À l’époque on incitait ceux qui avaient des disposi­tions à rester dans l’armée, ce qu’ils faisaient par ailleurs.

Des membres de l’Œuvre ont-ils eu des postes à responsabilités au sein de l’armée ?
Mon fils Philippe Sidos est aujourd’hui à l’état-major de l’OTAN et il y a de nombreux membres de l’Œuvre qui sont dans cette situation.

Et au sein de la police ?
Oui c’est même sorti dans la presse. Frédéric Jamet appartenait à l’Œuvre et occupait un poste au sein des Renseignements généraux. Il avait un poste secondaire, il corrigeait les rapports sur le plan français (correction, mise en forme). Plutôt que de mettre les documents dans le broyeur, il nous les fournissait. Durant une dizaine d’années, j’ai donc pu lire toutes les informations des RG concernant les mouvements dits de droite dans les années 2000. Un membre de l’Œuvre française est un informateur en puissance. L’action poli­tique de l’Œuvre française passe par l’entrisme et l’infiltration stratégique de certaines administra­tions. Les notes des RG étaient incluses dans les propres fiches que nous constituions. On corrigeait les erreurs. Par la suite Frédéric Jamet a créé le syndicat FN Police et il s’est fait épingler.

Vous avez fait de l’entrisme dans certains syndicats de police ?
Non, ce n’était pas de l’entrisme. À une époque, nous avions la moitié du bureau exécutif de la FPIP. On ne s’en cachait pas, les fonctionnaires de police qui appartenaient à l’Œuvre se rendaient au local en uniforme. L’objectif avec Jean-Luc Carie qui était vice-président, c’était de renforcer ce syndicat et d’obtenir des renseignements au sein de la police. Ça n’a pas réussi parce que Jean-Luc Carie est parti en province, il est décédé aujourd’hui. Beaucoup de gens ont adhéré au PNFE ensuite.

La police a-t-elle essayé de vous infiltrer ?
Oui à plusieurs reprises. En 1981, un homme avait adhéré à l’Œuvre. Il nous avait rejoints lors d’un camp d’entraînement militaire du mouvement. Il nous avait un peu étonnés car il avait acheté un imperméable kaki pour l’occasion. Le lendemain de cette prépara­tion, un militant qui travaillait à la chambre syndi­cale de l’automobile le croise. Il se trouve que cette chambre syndicale était située sur le même palier que celui des Renseignements généraux. Surpris, l’indic’ lui a répondu : « Non mais je vais t’expliquer ». Le militant a rétorqué : « Ce n’est pas la peine ». Nous ne l’avons jamais plus revu depuis.

On dit que vous avez constitué plusieurs centaines de milliers de fiches sur la classe poli­tique française. À quoi vous servent-elles ?
Oui, ce sont des fiches manuscrites cartonnées qui comportent les noms, prénoms et adresses succes­sives. Quand on a réussi à avoir des gens dans la Sécurité sociale, la police ou l’armée, c’est facile d’obtenir ces informations. Ensuite il y a des abré­viations. Par exemple, nous avons une prévention vis-à-vis des gens aux mœurs particulières. Ça les regarde, mais seulement, politiquement, ça a de l’importance, ça constitue un lobby. Les initiales pour les homosexuels c’est Déserteur du Chemin des Dames (DCD), ça se disait dans l’entre-deux-guerres. Pour les journalistes sont indiqués les différents pseudos. Jamais on ne communique ces fiches.

À quoi vous servent ces fiches ?
Le fichier de l’Œuvre française nous sert à nous renseigner sur les milieux nationalistes. Pour éviter les risques d’infiltration, pour éviter ceux qui ont été condamnés pour trafic de drogue. Savoir qui est qui dans les milieux nationaux, c’est important. On se sert des fiches en permanence. Par exemple à l’heure actuelle, le groupe Civitas de M. Escada est attaqué par des éléments de perturbation. Ces fiches permettent de déterminer l’origine des personnes qui cherchent à leur nuire. Parmi nos fiches, il y a beaucoup de journalistes recensés. Ce qui est intéressant ce sont leurs relations. Nos fiches sont bien cachées, personne ne sait où ça se trouve. C’est comme un trésor de guerre pour nous. La fiche de Jean-Marie Le Pen est tellement longue que c’est un roman…

Avez-vous une fiche sur moi ?
(Sourire gêné) Oui, banalement, rien que pour vous joindre ça présente des avantages mais nous ne mettons aucun renseignement touchant à la vie privée des journalistes. Nous ne faisons des fiches que dans un intérêt politique.

Être militant à l’Œuvre française, ça con­siste en quoi ?
Les obligations d’un membre sont permanentes. Quiconque adhère ne doit compter ou se préva­loir d’aucune prérogative sociale ou profession­nelle, chacun est estimé en fonction de son action ou de sa valeur. Un militant de l’Œuvre française doit participer aux activités du mouvement, aux sorties en plein air, aux pèlerinages de l’Église. Il faut coller des affiches, distribuer des tracts. Il faut pratiquer l’amitié en se réunissant souvent. Il faut garder ou acquérir une bonne condition physique. On s’appelle tous « amis » et on réserve le terme de « camarades » aux nationalistes exté­rieurs au mouvement. On interdit de chanter « La Marseillaise », chant symbole du système à abattre, on préfère « Nous voulons rester Français », chant principal de l’Œuvre. Il est également interdit de tenir une minute de silence qui est une habitude de la Franc-Maçonnerie. Nous considérons enfin que la conduite de l’action civique est assimilable à la fonction militaire ainsi qu’à la fonction sacerdo­tale. Dès lors, les femmes ne peuvent pas y prendre part.

Comment est structuré votre mouvement ?
J’ai été marqué par la guerre d’Indochine où les Vietminh ne portaient pas les marques de leurs grades. Nous avons capturé un général vietminh à Diên Biên Phu, on ne l’a su que lorsqu’on a capitulé. De la même manière, le principe de l’Œuvre, c’est qu’il n’y a pas d’organigramme ou de titres ron­flants. Aujourd’hui tout le monde est président, c’est même devenu une marque de camembert. On sait que des gens appartiennent à l’Œuvre mais on ne sait pas quelles sont leurs responsabilités. C’est une déformation de l’époque clandestine mais ça habitue aussi les gens à l’humilité. L’autre jour, je voyais une correspondance interne du Front national. La personne faisait suivre sa signature de 80 titres, pour un peu il y avait son numéro d’abonné au gaz, électricité, etc. Je n’arrive pas à comprendre sur le plan de la méthode le fait que Marine Le Pen puisse révéler le nom de hauts fonc­tionnaires qui sont en mesure de l’aider. L’Œuvre est un mouvement d’idées. Les gens souvent ne sont pas militants, ils adhèrent parce c’est leurs idées. Au sein de la police et de l’armée, nous avions des soutiens mais nous ne souhaitions pas les compromettre inutilement.

Vous avez très peu de revenus, comment financez-vous votre local depuis toutes ces années ?
Le loyer nous coûte moins de 1 000 euros par mois et nous le payons grâce aux dons de nos adhérents. On fait de la récupération. À l’Œuvre, tout marche à l’économie.

Que faut-il lire quand on est militant de l’Œuvre ?
C’est le mouvement qui incite le plus à la lecture. Il y a quelques livres de doctrine nationaliste à lire quand on est militant : l’œuvre de Henry Coston, de Maurice Bardèche, les textes de Robert Brasillach ou de Georges Bernanos. On les incite également à se tenir au courant de l’actualité géné­raliste et nationaliste.

Est-ce qu’il y a un style vestimentaire par­ticulier à adopter ?
Lors des cérémonies, le militant doit porter cravate rouge, chemise blanche et blazer bleu. Il ne doit pas avoir de jean troué, de boucles d’oreilles. Il peut avoir des cheveux courts mais pas rasés. L’insigne de l’Œuvre se porte sur le revers gauche du vêtement à l’exclusion de tout autre emblème ou épinglette. L’insigne, tout comme la carte de membre du mouvement, s’obtient après une période probatoire. Il ne se prête pas, il ne se perd pas. Lors d’une démission du mouvement, l’ancien adhérent est tenu de le restituer. Tout membre de l’Œuvre se doit d’avoir en permanence une tenue vestimentaire irréprochable.

Votre mouvement a été plusieurs fois menacé de dissolution. Comment expliquez- vous qu’il ne l’ait jamais été effectivement ?
Lorsque Villepin était ministre de l’Intérieur, il avait envisagé de supprimer six ou sept mouvements dont l’Œuvre française. Je lui ai immédiatement flanqué une lettre pour lui indiquer qu’il n’y avait aucune raison et que, s’il prenait cette décision, je ferais appel devant le Conseil d’État et que, si ça ne marche pas, j’irais à Strasbourg puis à l’ONU.

En 1993, la LICRA avait demandé la dis­solution de votre mouvement à la suite de la tentative d’attentat sur Patrick Gaubert. Avez- vous commandité cette action ?

Non, c’est une initiative personnelle de deux membres de l’Œuvre française. Après cette affaire, nous avons décidé de les écarter. Lorsque la LICRA a demandé notre dissolution, j’ai pris le micro à Radio Courtoisie et j’ai indiqué que la famille Gaubert ferait mieux de se taire en évoquant quelques informations que je connais­sais sur leur patrimoine immobilier. Ça a suffi à les dissuader.

Vous affirmez que c’est une initiative indi­viduelle mais durant des mois, vous vous êtes déchaîné dans votre revue Le Soleil contre Patrick Gaubert que vous renommiez “Patrick Gaubert-Goldenberg”.
C’est son vrai nom. Il cherchait à dissoudre notre mouvement, c’était la réponse du berger à la bergère. Mais c’était une controverse médiatique, à aucun moment j’ai donné l’ordre qu’on s’attaque à lui. C’est grandguignolesque ce qui s’est passé.

Que pèse l’Œuvre française au sein de l’ex­trême droite française aujourd’hui ?
Nous avons un poids important puisque des militants de l’Œuvre sont à la tête des journaux Rivarol et Militant. Souvent lorsque je lis un texte dans Rivarol, un hebdomadaire qui a quand même soixante ans d’existence, je me dis « Qui a écrit ça ? On dirait que c’est moi ». Sans intervenir directe­ment sur ces publications, je me reconnais tota­lement dedans. Notre impact est métapolitique et ce qui est écrit demeure. En plus de cela, nous continuons à avoir une influence dans le développement de la pensée révisionniste avec l’écrivain Hervé Ryssen qui a écrit de nombreux ouvrages qui ont renouvelé le genre. Enfin, avec les Jeunesses nationalistes, nous développons une forme d’acti­visme de rue et nous multiplions les actions coup de poing.

En 2010, vous aviez pris parti pour Bruno Gollnisch concernant la succession de Jean- Marie Le Pen et Marine Le Pen s’en est servi pour le discréditer. N’avez-vous pas été un soutien un peu trop embarrassant pour lui ?
Sans les militants de l’Œuvre française, Bruno Gollnisch aurait été bien en peine de mener sa campagne. Nous pilotions ses publications et toute l’organisation logistique (réunions et déplacements). Son directeur de campagne, Yvan Benedetti, n’a jamais caché qu’il était membre de l’Œuvre française.

Après Yvan Benedetti, de nombreux autres membres de l’Œuvre ont été exclus du Front national (Laura Lussaud et Alexandre Gabriac notamment). Avez-vous encore des troupes au sein du FN ?
Oui et nous sommes sans doute plus informés sur ce qui se passe au Front national que Le Pen lui-même. De nombreux militants de l’Œuvre appar­tiennent encore au FN, n’en déplaise à Marine Le Pen.

Pourquoi n’écrivez-vous pas vos mémoires pour raconter votre vie politique ?
Il s’agit de ne pas brûler ses vaisseaux, je laisserai ça à d’autres. Si on révèle trop tôt certaines choses, on ne vous confie plus rien. Je ne vois pas l’inté­rêt de faire des confidences. Maintenant que je ne suis plus président de l’Œuvre française, j’ai parlé davantage mais je n’irai pas plus loin car cela pourrait avoir de grandes répercussions politiques. Lorsque des gens demandaient au Maréchal Pétain pourquoi il n’écrivait pas ses mémoires, il répondait qu’il n’avait rien à cacher et qu’il ne craignait pas le jugement de l’histoire. Je pense la même chose que lui. Je vous en ai assez dit.

Hervé Ryssen – Pourquoi l’antisémitisme