L’esprit tordu d’Hannah Arendt

arendtHannah Arendt est une figure centrale du monde intellectuel juif de l’après-guerre, et son livre sur Les Origines du Totalitarisme (1951) reste une œuvre de référence si l’on souhaite ne rien comprendre aux bouleversements XXe siècle.

Sur l’Antisémitisme compose la première des trois parties de cet ouvrage. Hannah Arendt tente nous faire croire que la montée de l’anti­sémitisme au XIXe siècle ne correspond absolument pas à un accroissement prodigieux du pouvoir des juifs dans la société européenne depuis leur émancipation, comme les esprits superficiels peuvent le croire, mais paradoxalement, à une perte de pouvoir des financiers juifs.

 

Dans l’ancien Empire germanique, qui était divisé en plusieurs centaines de principautés quasiment indépendantes, on sait que les princes allemands avaient autour d’eux, comme grands argentiers, ce que l’on nommait les “juifs de Cour”, qui étaient, aux XVIIe et XVIIIe siècles, leurs conseillers financiers et intermédiaires à l’échelle européenne.

À la suite de l’exemple donné par la révolution française, la citoyenneté avait été octroyée aux juifs dans la quasi totalité des pays d’Europe au cours du XIXe siècle, à l’exception notable de la Russie et de la Roumanie. Après les bouleversements révolutionnaires et le remembrement de l’Allemagne, dit Hannah Arendt, ils “durent céder le monopole des transactions d’État à des hommes d’affaires tournés vers l’expansion impérialiste. Ils perdirent de leur influence en tant que groupe, même si, individuellement, certains juifs surent la conserver.”

 

 On s’aperçoit donc, écrit-elle sans rire, que “l’antisémitisme s’exaspéra au moment où les juifs avaient perdu leurs fonctions publiques et leur influence, et ne conservaient plus que leurs richesses. Lorsque Hitler accéda au pouvoir, les juifs avaient perdu presque tous les postes-clés qu’ils avaient détenus pendant plus de cent ans dans les banques allemandes. Il en va de même pour presque tous les pays d’Europe occidentale. L’affaire Dreyfus explosa non pas sous le Second Empire, au moment où les juifs français étaient à l’apogée de leur puissance, de leur prospérité et de leur influence, mais sous la troisième République, alors que les juifs avaient presque disparu des postes importants, bien qu’ils eussent encore un rôle sur la scène politique. De même, l’antisémitisme autrichien donne libre cours à sa violence non sous Metternich et François-Joseph, mais sous la République autrichienne d’après-guerre, alors qu’il était évident que la disparition de la monarchie des Habsbourg avait ôté aux juifs, plus qu’à tout autre groupe, influence et prestige.” (Sur l’antisémitisme, 1951, Calmann-Lévy, 1973, p. 27).

On voit ici qu’Hannah Arendt savait faire preuve de “houtzpah” (culot monstrueux dont se vantent les intellectuels juifs) et était capable de balancer dans ses livres les plus énormes contre-vérités pour tenter de nous faire croire que les juifs sont faibles et innocents.

 

Un groupe dirigeant est respecté s’il remplit un rôle utile à l’ensemble de la société. Il devient rapidement la cible de la rancœur populaire s’il ne conserve que les privilèges dus à sa fonction, sans assurer aucune charge sociale.

Le juif européen cosmopolite, écrit-elle encore, devint un objet de haine universelle en raison de sa richesse inutile, et un objet de mépris parce qu’il n’avait plus aucun pouvoir.”

Les accusations des antisémites sur le pouvoir des juifs n’ont donc pas de fondements valables. Les antisémites, qui personnifient “la lâcheté humaine”, ne s’attaquent pas aux puissants, mais à “des groupes sans pouvoir, ou en train de perdre leur influence” ; à des groupes sans défense.

L’affaire Dreyfus en est un bon exemple, écrit Hannah Arendt, et  “ce n’est pas par hasard que cela se produisit peu après que les juifs français, durant le scandale de Panama, eurent cédé la place à de peu scrupuleux et entreprenants juifs allemands.” (p. 184)

Les succès de l’antisémitisme en France à la fin du XIXe siècle peuvent s’expliquer aussi par le “manque d’autorité de la troisième République, régime adopté à une très faible majorité, écrit-elle. Pour les masses, l’État avait perdu son prestige depuis la fin de la monarchie, et les attaques contre l’Etat n’étaient plus sacrilèges… Il était donc facile d’y attaquer ensemble les juifs et le gouvernement.” (pp. 109, 110). “L’influence croissante des grandes affaires sur l’État et le besoin moindre qu’avait celui-ci des services des juifs menaçaient le banquier juif d’extinction… De plus en plus, les juifs abandonnaient les finances publiques pour les affaires privées.”

 

Si remarquable soit-elle par son ingéniosité talmudique, la thèse d’Hannah Arendt n’a été reprise par aucun auteur. Outre qu’elle a totalement éludé le phénomène socialiste, porté par les intellectuels juifs, son explication de l’antisémitisme qui se serait déchaîné sur une communauté affaiblie par leur perte de pouvoir au XIXe siècle est en totale contradiction avec ce qui était admis jusque-là de manière générale, à savoir que l’émancipation des juifs européens avait été le début d’un accroissement considérable de leur influence.

L’aplomb est parfois payant, on a pu le constater, mais dans le cas présent, cette thèse n’a jamais réussi à s’imposer. L’image de la fabuleuse puissance des cinq frères Rothschild dominant l’Europe du XIXe siècle reste encore la référence mythique de la “fortune anonyme et vagabonde”. Hervé Ryssen