Sur Jean de La Fontaine

La FontaineDans son émission du lundi soir sur radio Courtoisie, Henry de Lesquen a exprimé toute son admiration pour le “Grand Siècle”, celui de Louis XIV, de Versailles et de l’esprit français, qui brilla à cette époque comme jamais auparavant. « La corneille perchée sur la racine de La bruyère boit l’eau de la fontaine molière », apprend-on à l’école pour se rappeler les noms qui illustrent toujours les lettres françaises. Henry de Lesquen est formel : « Shakespeare n’arrive pas à la botte de Racine. » Nous ne connaissons guère le tragédien anglais, mais nous sommes a priori d’accord avec le patron de radio Courtoisie, pour des raisons évidentes qu’il nous paraît inutiles d’expliquer. « Car tel est notre bon plaisir », aurait dit François Ier !

On sait que Molière, Racine, Boileau et La Fontaine étaient de bons amis et se réunissaient régulièrement chez Boileau, rue du Vieux-Colombier. En 1664, La Fontaine avait quarante-trois ans, Molière quarante-deux ; Racine n’en avait que vingt-cinq et Boileau vingt-huit. Molière était alors le seul à avoir les faveurs du roi et de la cour.

Dans sa biographie de La Fontaine (Flammarion, 1976), Jean Orieux décrit ainsi ces grands esprits du temps :

« Boileau avait un caractère brusque, loyal, mais assez cassant. Sa franchise ne s’accommodait pas toujours de nuance et de politesse ; en outre, il parlait haut – peut-être était-il déjà un peu sourd ? ce n’était pas ce bruit que La Fontaine appréciait le plus en lui.

Racine était plus discret, souriant mais souvent ironique, comme La Fontaine. Il était beau et avait de grandes manières ; tout en lui respirait la noblesse, la tranquillité – toute apparente, sans doute. Il était avec ses amis d’un commerce aisé et captivant ; ses yeux très pâles et très profonds lançaient parfois du feu. Il avait la raillerie facile mais mordante, sauf à l’égard de La Fontaine.

Molière, attentif, peu bavard, au sourire voilé de mélancolie, apportait l’amitié la plus bienveillante, la plus confiante. C’est lui sans doute qui était, par le cœur comme par le talent et par l’âge, le plus proche de La Fontaine. »

La Fontaine avait des hauts et des bas : « Souvent rêveur et distrait, devenant soudain enthousiaste et loquace si le sujet lui plaisait, il réjouissait ses amis par ses saillies, par ses naïvetés pleines de finesse et de sous-entendus, par sa façon de répondre à une idée qu’on avait abandonnée depuis une heure, car il avait eu une heure d’absence. Molière et Racine riaient, Boileau le morigénait un peu. La Fontaine souriait de les voir si gais. »

Jean Orieux raconte un peu plus loin cette histoire amusante sur le poète : « Il avait, dit-on, des réveils étonnants. Si un sujet lui plaisait, il s’enflammait. Il devenait loquace, chaleureux, brillant – mais il n’écoutait plus. C’était une autre façon d’échapper aux autres. Quand il était lancé, il était aussi insensible aux propos d’autrui que dans son mutisme. Au cours d’un dîner, il partit en guerre contre le procédé de l’aparté au théâtre. “Rien, disait-il, n’est plus contraire au bon sens. Quoi ! Le parterre entendra ce qu’un acteur n’entend pas, quoi qu’il soit à côté de celui qui parle !” Et il ne s’arrêtait pas de condamner ce que le bon sens réprouve. »

Jean Orieux commente ici : « Curieuse position pour un poète qui a déjà dans ses tiroirs des vers où il fait parler les animaux et même les arbres ».

« Bref, il était si fâché contre l’aparté que ses amis ne pouvant l’arrêter ni se faire entendre de lui parlèrent entre eux à haute voix, ce dont il ne se soucia pas. Il n’entendit pas Boileau, qui avait le verbe haut, dire à un pas de lui et à dessein : “Il faut que ce La Fontaine soit un grand maraud, un grand coquin !” Et il le répétait de plus en plus fort, et La Fontaine continuait sa diatribe sans l’entendre. C’était si comique qu’ils éclatèrent de rire. La Fontaine, surpris : “De quoi riez-vous ?” Et Boileau de lui expliquer : “Comment, je m’épuise à vous injurier tout haut, et vous n’entendez point, quoique je sois si près de vous que je vous touche ; et vous êtes surpris qu’un acteur sur le théâtre n’entende point un aparté dit à côté de lui ?” »